dimanche 23 avril 2017

Le Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros)

Est-ce que, comme la plupart des gens sur Terre, le terme "chauve-souris" vous fait frissonner ? Si c'est le cas, cessez de vous inquiéter, la majorité des Chiroptères (l'ordre regroupant les Chauves-souris) sont insectivores ou frugivores, surtout en Europe ! Alors, pas de soucis, toutes celles que vous croiserez ne se transformeront pas en Dracula et ne vous attaqueront pas pour vous sucer le sang.
La chauve-souris que je vous présente dans cet article est Rhinolophus hipposideros. Il est semblable à son frère le Grand Rhinolophe mais en plus petit. Cette chauve-souris est l'une des plus petites d'Europe. Son envergure peut atteindre 25 cm. Dans les airs, on peut la reconnaître à son vol actif super rapide. Au repos, dans les grottes, les cavernes ou les mines, il dort la tête en bas, ses ailes membraneuses enveloppant son corps. Son pelage est de couleur gris-brun et ses oreilles sont pointues et ne possèdent pas de tragus (c'est le nom que l'on donne à la petite structure à l'entrée du conduit auditif externe).
En l'observant, on pourrait se demander pourquoi ce mammifère volant est de si petite taille. Peut-être parce qu'elle affectionne les milieux où la végétation est dense. Son gabarit miniature lui permettrait alors de se déplacer vivement dans les forêts lors de ses parties de chasse. 

Rhinolophus hipposideros dans l'ancienne mine d'arsenic de Lucéram (06)

Le petit Rhinolophe est un insectivore nocturne. Il s'empare d'insectes assez lents dans la végétation buissonnante entre 2 et 5 mètres de hauteur, tels que les petits Lépidoptères (surtout les papillons de nuit), Diptères (moustiques...) ou Hyménoptères. Il utilise le système d'écholocation pour évaluer les distances entre un objet (obstacle ou proie en vol) et lui-même. La chauve-souris détecte les variations de fréquence de l'écho par rapport au son émis (c'est l'effet Doppler) et perçoit même la vitesse relative d'un insecte en vol et la fréquence du battement de ses ailes. Bref, je ne vais pas m'attarder sur ce phénomène physique (peut-être dans un prochain article). Seulement, concernant cette espèce en particulier, elle utilise les ultrasons dont la fréquence oscille entre 100 et 115 Hertz. 


Rhinolophus hiposideros est un animal sédentaire. Les femelles se regroupent au début de l'été et forment alors des colonies de quelques dizaines d'individus. Vers la mi-juillet, elles donnent naissance à un jeune Rhinolophe, ce-dernier ouvrira les yeux le 10e jour. Comme tous les mammifères, la femelle allaite le nouveau-né. Le lait lui fournira l'énergie et les anticorps nécessaires à sa croissance et à son émancipation. 



En observant l'animal, on se rend compte de sa morphologie fascinante ! Leurs membres sont quasiment identiques aux nôtres. En fait, le terme "aile" désigne l'association entre la membrane de peau et les membres. Cette surface membraneuse s'appelle le patagium. Ensuite, comme chez l'humain, le membre de la Chauve-Souris se découpe en 3 segments : l'autopode, le zeugopode et le stylopode. Je vais détailler l'exemple du membre antérieur, le "bras". Le premier segment (stylopode) est l'humérus, rattaché au second (zeugopode), le radius et l'ulna. Enfin, l'autopode englobe les 5 doigts. A noter que les doigts II, III, IV et V sont considérablement allongés, dû notamment à l'expression du gène de développement BMP2 (petite anecdote à placer quand on le souhaite pendant les repas de famille).

Comparaison du membre antérieur chez l'Homme et chez la Chauve-Souris

Voilà, j'espère que ce petit article sur cette Chauve-Souris vous a plu.
Si l'histoire des membres vous intéressent, n'hésitez pas à jeter un coup d'oeil sur l'article L'évolution des stratégies de locomotion (les parties 1 et 2).

Merci de votre visite, à bientôt sur l'Odyssée Terrestre !

Source schéma explicatif membre : http://chauve-souris.ca/tout-savoir-sur-les-chauves-souris



jeudi 13 avril 2017

De la spéléo pour Spélerpès...

Dimanche 9 Avril 2017. 4h45. Le réveil retentit. Je me lève, déterminé. Objectif du jour : la recherche d'une salamandre endémique des Alpes-Maritimes et de la zone Liguro-Piémontaise italienne : la dénommée Spélerpès de Strinati (Speleomantes strinatii). Heureusement, je ne suis pas seul pour cette petite expédition. Je suis accompagné des valeureux soldats Grégoire, Thibaut, Clément, Arthur, Léonard, Tom et Pierre. Plus il y a d'yeux, mieux c'est ! Bref, nous décidons de partir à la conquête de cet Urodèle dans la région de Lucéram, un charmant village provençal dominant le cours d'eau du Paillon.

Le charmant petit village provençal de Lucéram

Comme la plupart des Amphibiens, les salamandres côtoient les milieux humides. Notre chère Spélerpès est une espèce cavernicole, c'est-à-dire qu'elle fréquente les grottes, cavernes, et autres coins où l'hygrométrie est importante. 
Arrivés avant le lever du soleil à Lucéram, nous partons alors à la recherche d'une grotte à la localisation bien précise, une zone où cette espèce de salamandre a déjà été aperçue. 
Cependant, je ne vais pas vous mentir, nous avons mis environ 45 minutes à trouver cette satanée grotte ! Léonard, par hasard, aperçoit le trou dans la roche. Une petite rivière d'eau souterraine en sortait... de l'eau glacée ! Brrr.... Mais bon, nous n'avons pas le choix, gardons en tête que le but de cette sortie est de pouvoir observer l'animal et (si possible) le photographier. Nous ôtons alors nos chaussures, nos vestes et nos pantalons. Lampes frontales allumées. Pour certains, c'est la première fois qu'ils faisaient de la "spéléologie". On entre donc dans la grotte, les yeux écarquillés comme ceux des enfants qui voient leurs cadeaux de Noël au pied du sapin (enfin de l'épicéa...bref). Sur les murs, plus aucun végétal, seulement quelques espèces de grillons dépigmentées. En progressant dans le corridor, la lumière du jour s'amenuise peu à peu. On peut seulement ouïr le ruissellement de l'eau frappant la roche calcaire....et les rires de mes camarades. Bah oui, on ne parvenait pas à être silencieux. On était vraiment tous étonnés de savoir où s'arrêtait ce monde peu commun, si je puis dire. Au bout de quelques mètres, le plafond du gouffre se trouvait de plus en plus bas, le seul moyen de progression était le rampement dans l'eau boueuse. De le pure spéléo'! C'était génial !

La Grotte du Pertus du Drac


L'aventure, la reptation

Les gouttelettes d'eau suspendues au néant...

Cependant, toujours pas de traces de salamandres, malgré les nombreuses petites cavités qui ornementaient le mur rocheux. Mais, on ne perdait pas espoir.
Parvenus au fond de la grotte, Léonard a même plongé l'intégralité de son corps dans l'eau gelée pour vérifier si la suite du gouffre était praticable. En vain. Finalement, nous n'avons pas trouvé l'Amphibien. Seulement des grillons, tiques, araignées, chauves-souris et moisissures. Rien d'alarmant.

On voit ici une araignée quasiment dépigmentée
Une tique
Un orthoptère, visiblement dépigmenté également

Seconde chance amorcée. Cette fois-ci, c'est une ancienne mine d'arsenic que nous cherchons. Nous traversons les jolies ruelles de Lucéram. Nous suivons le cours d'eau du Paillon. Encore une fois, ça n'a pas été tâche facile. Avant d'arriver au lieu-dit, nous avons marché sur les différentes restanques dans lesquelles nous avons croisé des lézards verts. Les mâles avaient leur gorge légèrement bleutée parade nuptiale oblige ! 
C'est finalement l'après-midi que nous avons décidé de progresser, comme le matin-même, dans la mine. L'Arsenic fait partie de la famille chimique des métalloïdes. Étymologiquement, son nom vient du persan, signifiant "jaune". Sous sa forme inorganique (lié à l'oxygène, au soufre et au chlore), l'arsenic est très dangereux. En revanche, sous sa forme organique (chimiquement lié au carbone et à l'hydrogène), il est nécessaire à faible dose. Honnêtement, je ne sais pas si, dans ce cas, nous n'avons pas été prudents. tout ce que je peux dire, c'est que l'exposition a été de courte durée, et il se peut que l'arsenic fut lessivé par les eaux depuis quelques temps. Bref, je suis toujours vivant ! 

L'entrée de cette interminable mine d'arsenic

Ces formes rocheuses calcaires ressemblent aux dents d'un requin

De même que dans la première grotte, nous avons ôté les pantalons et nous sommes partis à la découverte de cette mine. Hélas, encore une fois, pas de salamandre... En revanche, nous avons pu photographier les chauves-souris de très près ! Magique ! Elles se trouvaient à 10 cm de nous, enveloppées dans leurs ailes membraneuses, la tête en bas. Le tunnel était très long, ça n'en finissait pas. Nous ne sommes même pas allés jusqu'au bout, la froideur de l'eau nous en empêchait. Nos pieds se congelaient sur place.
En sortant de la mine, le bain de soleil s'avérait impératif, on devait se réchauffer.


La fin de journée approchait et Spélerpès de Strinati n'a pas pointé une seule fois le bout de son nez ! Fichtre ! Cependant, j'ai une petite anecdote à vous raconter. Nous étions quand-même déçus de ne pas l'avoir vue. Tom nous dit alors : "Trop deg', on nous avait dit qu'on en verrait 20-30...". A ce moment précis, j'ai aperçu derrière lui grimper sur le mur rocheux un animal ressemblant à une salamandre. Je suis quasiment sûr que c'était une salamandre. Pas un lézard. J'ai reconnu sa démarche et sa tête bien plus massive et arrondie. Par-contre, était-ce Spleomantes strinatii ? That is the question ! Le temps que je le réalise, elle s'était déjà cachée dans les feuillages. Trop tard. Nous ne le saurons jamais. 
La prochaine fois, ce sera la bonne, j'espère !

Voilà j'espère que cet article particulier vous a plu ! N'hésitez pas à lâcher un "j'aime". Je tiens à remercier tous mes collègues qui m'ont accompagné dans cette expédition.
Les photos ont été prises par Tom, Pierre et moi.

J'écrirai un article d'ici peu de temps sur le lézard vert et la chauve-souris afin de vous montrer les photos !

A bientôt ! :)

dimanche 2 avril 2017

Les belles empoisonneuses

-          Le Printemps renaît peu à peu. Les jours se rallongent, la fraîcheur matinale est vite occultée par la douceur de l’après-midi. Dame Nature reprend vie lentement. Les abeilles, bourdons, papillons ou fourmis viennent rendre visite aux fleurs ayant arboré leurs plus beaux pétales colorés. Cette scène a tout l’air d’une poésie lyrique…que nenni ! Personne ne se doute des stratagèmes discrets élaborés par les fleurs.



Cet été, vous vous réjouirez tous lorsque vous croquerez une pêche bien juteuse et sucrée. Remerciez, en partie, les insectes. Notamment, les abeilles ! En effet, ces Hyménoptères, et un tas d’autres animaux, jouent un rôle clé dans la fécondation des plantes, donc de la transformation de la fleur en fruit ! Le nectar floral constitue, en échange, une sorte de récompense pour les pollinisateurs. Seulement voilà, chez certaines plantes, un paradoxe biologique apparaît. Le nectar, qui est composé normalement de substances attirant les pollinisateurs, est parfois constitué de métabolites secondaires conférant une couleur et/ou un goût désagréable(s) voire même toxique ! Mais What The Fuck ?!, devriez-vous penser. *Pourquoi produire un nectar dégueulasse, qui pourrait repousser les pollinisateurs, ce qui diminuerait la valeur sélective de l’espèce végétale ?!*             
Le nectar supposé « ignoble » serait composé de sucre et de métabolites secondaires toxiques, tels que les alcaloïdes (que l’on retrouve par exemple chez les Solanacées) ou les cardénolides.
Les scientifiques ont proposé 5 hypothèses à ce sujet ! Nous allons en décortiquer trois. 




1) La toxicité du nectar aurait pour rôle de filtrer les pollinisateurs. Les plantes concernées attireraient les « bons » et repousseraient les « mauvais ».         
Un bon pollinisateur est celui qui portera une masse importante de pollen et par conséquent pollinisera davantage de fleurs ! Le mauvais, vous l’aurez saisi, en dispersera moins de plantes en plantes.
Citons un exemple fun. Une famille d’oiseaux nectarivores, répondant au doux nom de Nectariniidés, possède un long et fin bec, empêchant tout contact effectif de la tête avec le stigmate et les anthères (organe reproducteur mâle de la fleur, fabricant les grains de pollen) de Aloe vryheidensis. Il apparait comme un mauvais pollinisateur pour cette plante. Cette dernière n’a donc aucun intérêt à donner une récompense à un visiteur qui ne lui apporte point de bénéfices. Finalement, c’est là que son arme secrète entre en jeu. Le nectar répugne le mauvais élève, qui esquivera cette plante à l’avenir. Heureusement, un autre oiseau nectarivore remplit bien sa tâche de pollinisateur. Le large et court bec des Bulbuls est compatible à la morphologie de la fleur. Dans ce cas, cet oiseau n’est pas affecté par les métabolites secondaires du nectar de Aloe vryheidensis.
Les fleurs peuvent donc poser des barrières aux mauvais pollinisateurs et, en revanche, sélectionner les meilleurs.


Aloe vryheidensis

2) Le nectar toxique repousserait les "voleurs" de nectar. Certaines espèces non pollinisatrices, et donc n'apportant aucun bénéfice à la plante dans sa reproduction, prélèvent quand même son nectar. Ces espèces, comme les fourmis, sont dites voleuses de nectar. Pour éviter ces vols, la plante synthétise des métabolites secondaires tel que la nicotine, un alcaloïde conférant un goût amer au nectar, le rendant très repoussant. Mais pas seulement ! D'autres composés, comme le cis-3-Hexenyl butyrate et le méthyl salicylate, agissent comme des filtres pour les fourmis et ne favorisent que les bons pollinisateurs. La fourmi, étant un animal social, répand le message dans toute la colonie très rapidement.
Néanmoins, la synthèse d’un constituant, le 1-hexanol qui est un dérivé d’acide gras attirant les fourmis, a été découvert chez Nicotiana attenuata. Ce composé n’a pas pour seul rôle d’attirer les fourmis, puisqu’il repousse tous les autres acteurs, c’est à dire les mauvais comme les bons pollinisateurs. Aux premiers abords, cela semble être problématique, le composé n’étant pas adapté pour réaliser un bénéfice reproductif chez la plante et la pénaliserait même. Quel est donc son intérêt ? En réalité, les fourmis n’étant pas des pollinisateurs peuvent pourtant avoir un rôle de protection pour la plante contre les herbivores. La mise en place d’un nectar extrafloral, qui n’aura aucun rôle dans la reproduction, par les plantes permet donc de recruter les fourmis assurant leur protection, et de récompenser ces dernières de leur rôle de défense. La synthèse de métabolites secondaires comme le 1-hexanol peut donc avoir un effet bénéfique pour la fitness des plantes si celles-ci les placent dans un nectar extra floral.



3) Enfin, le nectar toxique optimiserait le taux de visitesCertains métabolites secondaires toxiques présents dans le nectar ne sont détectables que par le goût, ce qui oblige les visiteurs à plonger leurs têtes dans le nectar pour le goûter. Mais finalement repoussés par l’amertume, les visiteurs n’en prélèvent qu’une infime quantité. Cela est pourtant suffisant pour que les visiteurs repartent avec une charge de pollen suffisante sur eux et polliniser les prochaines plantes qu’ils visitent. Les composants toxiques de nectar optimisent donc le nombre de visiteurs par volume de nectar produit, ce qui permet aux plantes de garder un petit volume de nectar. Ce compromis est bénéfique pour les fleurs. Ces dernières se font polliniser tout en diminuant le temps de visite et la quantité de nectar prélevée ainsi qu'en augmentant le taux de visites donc de possibles fécondations. Généralement, la qualité de ce nectar influe alors sur le temps de visite, mais ce n’est pas le cas de certains papillons qui sont des pollinisateurs plus spécialisés, qui pondent leurs larves sur des belles empoisonneuses comme Nicotina attenuata : les larves sont capables de supporter une grande quantité de nicotine (un des composés toxiques) mais grandissent plus rapidement sur des plantes sans nicotine. 


Nicotina attenuata


Les Lépidoptères évaluent alors la quantité de nicotine toxique en goûtant le nectar. La fonction des métabolites secondaires du nectar n’est donc pas de maximiser le taux de nectar prélevé, mais plutôt maximiser le nombre de visites par volume de nectar produit. L’objectif de la plante reste de devoir être pollinisée. Par conséquent, si la concentration en composés toxiques présents dans le nectar est trop forte, la plante diminue ses chances d’être pollinisée, et si à contrario la concentration est trop faible, l’intérêt de la toxicité s’amenuise. La toxicité du nectar est donc ajustée pour ne pas repousser les pollinisateurs généralistes et spécialistes. Les plantes contenant des composés toxiques comme la nicotine semblent donc suivre sorte de trade-off particulier : le sucre du nectar est en quantité suffisante pour attirer les pollinisateurs et retenir leur attention, mais suffisamment mélangé à des métabolites toxiques pour forcer les pollinisateurs à visiter un grand nombre de fleurs.



Les deux autres hypothèses que les scientifiques ont établies sont tout aussi intéressantes. Le nectar toxique exercerait un effet médicinal sur les pollinisateurs. De plus, la substance sucrée aurait pour but de protéger l'organisme végétal face aux parasites. 

J'espère que cet article vous a plu ! Retenez que quelles que soient les raisons pour lesquelles les plantes synthétisent ces composés toxiques, toutes convergent vers un même but final : assurer leur reproduction et augmenter leur valeur sélective.

Merci à tous et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre !