lundi 10 juin 2019

L'un des rapaces les plus menacés de France

Je suis loin d'être ornithologue mais je suis obligé de vous présenter cet oiseau que j'ai photographié il y a peu, une des espèces de rapaces les plus menacées de France. De taille moyenne, d'une envergure oscillant entre 1,50 et 1,80 m, caractérisé par une petite tête et une longue queue, on le reconnaît notamment par le contraste remarquable entre son ventre blanc et ses ailes plus assombries. Sa queue est grise comme ses rémiges* marquée toutefois par un liseré noir terminal net. Nul doute, je veux bien parler de l'Aigle de Bonelli (Aquila fasciata).
A première vue, je vous ai décrit correctement la morphologie et le plumage d'un individu adulte. Pourtant, les juvéniles, différents de leurs aînés, méritent bien aussi une description plus rigoureuse. A l'inverse des adultes qui peuvent être confondus avec la bondrée apivore (Pernis apivorus), les jeunes sont plus semblables à la buse féroce (Buteo rufinus), qu'on ne retrouve néanmoins pas en France ! En effet, leurs ailes et leur corps sont uniformément roux et leur queue est dépourvue de la barre noire terminale. 

Aigle de Bonelli (Aquila fasciata) (Source : Didier Buysse)
Comme la plupart des aigles (si ce n'est pas tous les aigles !), un couple se forme et se cantonne à un domaine vital propice à la reproduction et à la chasse. Au début de l'hiver, les deux individus construisent ou restaurent un nid dans une anfractuosité de falaise à l'aide de branchages morts et verts entrelacés. Puis, de janvier à mars, a lieu l'accouplement, suivi par la ponte de la femelle d'un ou deux œufs. C'est au début du printemps que le (ou les) petit(s) émerge(nt). Les parents partagent alors les rôles : le mâle chasse tandis que la femelle nourrit les aiglons. Ce n'est qu'entre la fin du mois d'Août et le mois de Septembre que les jeunes quittent définitivement le cocon familial pour commencer une période-clé de leur vie "d'erratisme" qui dure deux ans environ durant lesquels ils recherchent un secteur bondé de proies et avec le moins de concurrents naturels !  

L'Aigle de Bonelli possède une large aire de répartition, s'étendant de l'Espagne et du Maroc jusqu'au Sud-Est de la Chine, en passant par l'ensemble de l'Afrique du Nord, la péninsule arabique, l'Asie mineure, l'Iran, l'Inde et le Nord de l'Indochine. En France, il est notamment affilié au pourtour méditerranéen (Languedoc-Roussillon, PACA et Ardèche). Nichant de préférence dans des gorges et des falaises escarpées et chassant plutôt dans les milieux ouverts (plateaux, garrigues ouvertes, milieux agricoles...), cette espèce de rapace affectionne alors les paysages en mosaïque.
A l'Est de son aire, elle a des tendances davantage montagnardes, pouvant nicher alors jusqu'à 4000 m d'altitude, croisant le chemin de l'Aigle Royal (Aquila chrysaetos).

En France, entre 1900 et aujourd'hui, l'aire de répartition de Aquila fasciata a considérablement diminué comme le montre la carte ci-dessous. Cette espèce était présente dans l'ensemble du pourtour méditerranéen français (hormis la Corse) et même au sud de la vallée du Rhône. Entre 1960 (année à partir de laquelle les effectifs ont commencé à être évalués) et aujourd'hui, la population a chuté de 60% passant drastiquement de 80 à 32 couples ! 

Evolution de la répartition française de l'Aigle de Bonelli entre 1950 et 2014 (Source : PNAAB 2014-2023). 
Quelles en sont alors les causes ? Vous vous en doutez, les principales raisons sont d'origine anthropique. La première cause de mortalité est directement liée à l'électrocution des individus sur les lignes électriques. Une équipe de chercheurs espagnols, travaillant sur une population du nord-est de la péninsule ibérique, a estimé en 2015 que les taux de mortalité chez les individus territoriaux (souvent des adultes) et les individus non territoriaux (principalement des jeunes) étaient de 0,26 et 0,62 respectivement (Hernández-Matías et al. 2015). La période d'erratisme explique le fait que les juvéniles soient les plus touchés par ce phénomène. En se basant sur des modèles de dynamique des populations, ils ont clairement mis en évidence le fait que même un faible niveau d'électrocution pourrait mener une population locale à l'extinction. Ensuite, la destruction directe par le tir demeure l'une des causes majeures de la diminution des effectifs en Europe. Depuis 2008, sept cas ont été recensés : cinq adultes et deux immatures.  Ces chiffres sont potentiellement sous-estimés par rapport à la réalité. En effet, il est probable que l'ensemble des cadavres ne soient pas retrouvés, étant souvent inaccessibles dans les zones de pleine garrigue... Enfin, la mise en place toujours plus croissante de parcs éoliens constituerait une menace potentielle pour les populations d'Aigles de Bonelli. Certains individus plus ou moins âgés pourraient sérieusement heurter les pâles des éoliennes lors des activités de chasse, de défense du territoire ou bien lors des périodes d'erratisme. Un cas de mortalité dû aux éoliennes a été avéré en Andalousie...
A l'ensemble de ces menaces directes, nous pouvons citer la régression de son milieu naturel, souvent affecté par l'établissement de parcs photovoltaïques et éoliens, rongeant son territoire de chasse. 


Comment alors parvenir à restaurer les populations d'Aigles de Bonelli ? La France a déjà mis en place deux Plans Nationaux d'Action (PNA) d'une durée de 5 ans chacun. Un PNA, c'est une sorte de document dans lequel sont inscrites les directives à suivre et les actions à mener dans le but de conserver une espèce fortement menacée sur notre territoire et de s'assurer de son bon état de conservation (INPN). Malgré ces deux grandes actions instaurées à l'échelle nationale, les effectifs sont toujours assez fragiles. Un troisième PNA a donc été décrété pour une durée de 10 ans entre 2014 et 2023. L'objectif est clair : les populations françaises d'Aigles de Bonelli doivent reconquérir des territoires et doivent se stabiliser voire augmenter. Mais un problème inéluctable apparaît lorsque des mesures de conservation sont destinées à s'appliquer aux grands rapaces. Les espèces de rapaces sont bien souvent des espèces à stratégie K. Pas de panique, je m'explique. Il existe deux stratégies de développement des populations. La première est la stratégie K, elle est fondée sur une longévité importante de l'individu mais sur une reproduction moins fréquente et plus tardive dans la vie d'un individu. Elle s'oppose à la stratégie r qui, elle, se base sur [essayez de compléter la phrase tout seul] une production de jeunes plus importante et plus tôt dans la vie d'un individu (par exemple les grenouilles, les micro-organismes et plein d'autres !). 


J'ai pris cette photo dans le sud de la France. Certes, la qualité est médiocre (mon objectif n'est pas du tout adapté à la prise des oiseaux) mais on distingue bien que c'est un Aigle de Bonelli ! 



En l'occurrence, l'Aigle de Bonelli compense la production d'un faible nombre de jeunes et un âge de reproduction tardif par une longévité importante (si tout va bien, évidemment). En effet, la maturité sexuelle d'un individu, pouvant vivre jusqu'à 25-30 ans (si tout se passe bien encore une fois), n'est atteinte qu'entre 3 et 5 ans. Contrairement à des espèces à stratégie r comme les lapins produisant jusqu'à 8 lapereaux par portée (et jusqu'à 3 portées par an !), la femelle de l'Aigle de Bonelli ne pond qu'un à deux œufs par saison. C'est peu. Même si les jeunes seront correctement nourris à la becquée par les deux parents. Si ce n'est pas mignon ! Tout ça pour vous dire que les mesures de conservation sont notamment appliquées pour l'amélioration de la survie des individus reproducteurs (les adultes) et donc la réduction de leur mortalité ! L'accroissement des effectifs étant particulièrement long, il est donc nécessaire d'étudier les populations et de mettre en place un PNA sur une durée importante: 10 ans en l'occurrence ! 


Ainsi, tout un réseau dense d'acteurs se meut à l'idée de préserver cette fascinante espèce de rapace. Piloté par le Conservatoire d'Espaces Naturels (CEN) du Languedoc-Roussillon et coordonné par la DREAL de la même région, le PNA a pour objectif terminal d'atteindre un taux de croissance de population supérieur à 1. Les mesures prioritaires de conservation sont nombreuses et gravitent autour de la réduction des facteurs de mortalité, de la préservation et restauration de l'habitat, de l'amélioration des connaissances sur la dynamique des populations, de la diminution des sources de dérangement etc etc etc.... Si on se concentre seulement sur la limitation du risque d'électrocution sur les poteaux et lignes électriques, les actions menées lors des deux PNA précédents doivent persister. En 1997, une campagne de neutralisation des poteaux électriques a démarré. En 20 ans, d'après un rapport du CEN-LR, 2 611 poteaux sur 5 092 considérés comme dangereux ont été neutralisés sur le territoire des couples d'Aigles de Bonelli. D'après les travaux en 2010 d'Aurélien Besnard, chercheur au CNRS, l'impact des neutralisations des lignes électriques sur cette espèce d'aigle est globalement positif. Il en ressort notamment une augmentation de 13 à 20% de la probabilité de survie, à la suite des travaux réalisés, comme le montre le graphique ci-dessous. 

Comparaison des estimations de taux de mortalité en fonction de la cause (mort par électrocution ou autre mort) pour la population d'Aigles de Bonelli avant et après les travaux d'isolation des lignes électriques effectués dès 1997-1998 (Source : Besnard 2010)
Ainsi, d'après les estimations, ces mesures de conservation auraient permis de faire augmenter le taux de croissance et de repousser l'extinction théorique de la population d'une échéance de 20 ans à une échéance de 80 ans. 
Voilà un exemple parmi d'autre de stratégie de conservation mise en place et ses conséquences sur les populations. Il y en a évidemment plein d'autres, je vous laisse vous renseigner sur les documents que je mets dans les sources en fin d'article. 
A part cela, je tiens à rappeler que la biodiversité est fragile, il est impératif que nous changions nos modes de vie dans la mesure du possible. De plus, autres que les associations comme la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) et les CEN, tout le monde peut participer à faire évoluer un PNA comme celui-là ou bien à améliorer les connaissances sur les effectifs d'Aigles de Bonelli. Si vous repérez un individu de cette espèce, n'hésitez pas à avertir un des acteurs menant à bien le PNA comme la LPO ou un CEN, et de bien le géolocaliser ! 

J'espère que cet article vous a plu et intéressés ! Merci et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre ! 


Lexique
- rémige : grande plume rigide de l'aile des oiseaux.  

Sources :
- Besnard Aurélien, 2010. Analyse de viabilité de la population française d'Aigle de Bonelli (Aquila fasciata). Rapport à destination de la DREAL Languedoc-Roussillon. CEFE-CNRS. 28 p.
- CEN L-R, 2010. Bilan technique et financier du Plan national d'actions pour l'Aigle de Bonelli 2005-2009. 99 p.
- Hernández-Matías, A., Real, J., Parés, F., & Pradel, R. (2015). Electrocution threatens the viability of populations of the endangered Bonelli's eagle (Aquila fasciata) in Southern Europe. Biological Conservation191, 110-116.
- Ministère de l'Ecologie, du Développement Durable et de l'Energie. Agir pour l'Aigle de Bonelli, l'essentiel du PNA 2014-2023.