dimanche 2 juillet 2017

Les sessions de terrain - CNRS#2

Etre chercheur scientifique signifie aussi être polyvalent : savoir travailler en laboratoire comme sur le terrain. Et même pour certains, savoir enseigner aux étudiants !
Nous avons donc effectué avec Nina quelques sessions de terrain, toutes dans les Pyrénées orientales. Comment se passe une session de terrain ?
Déjà, nous devons transporter avec nous tout type de vêtements, car nous pouvons nous attendre à tout type de météo. Mais pas seulement ! Nous devons aussi apporter tout le matériel de travail...assez encombrant. Vous vous en rendrez compte par la suite. 
Une fois que tout est prêt, nous pouvons prendre la route vers le pays catalan, aux alentours du célèbre massif du Canigou !
Nous avons travaillé premièrement sur une population d'Anacamptis coriophora, communément appelée Orchis punaise (en relation avec l'odeur d'une punaise qu'elle dégage). En France, on la trouve notamment dans les près humides et ensoleillés. La taille d'une inflorescence oscille entre 20 et 40 cm. Les petites fleurs qui la composent sont de couleur rosâtre (mais cela peut varier selon les sous-espèces !).
Ensuite, nous devons  vous l'avouer, nous avons mis environ 2h30 à trouver la population de coriophora. En fait, avant chaque sortie sur le terrain, une indicatrice (en l’occurrence une orchidophile) nous renseigne sur les localisations de la population. Hormis cette fois-là, les localisations GPS données étaient fausses ! Saperlipopette ! Nous avons donc tourné en rond mais fini par trouver !
Ici, on voit une inflorescence de plusieurs petites fleurs d'Anacamptis coriophora

Bon, passons aux choses sérieuses. Dans l'article précédent, nous avions souligné la relation très étroite qu'il existe entre une espèce d'Orchidée (voire une sous-espèce) et son pollinisateur. Nous étudions alors l'évolution des traits floraux "en tentant de quantifier la sélection que les pollinisateurs exercent sur ces traits", selon Nina.  Pour cela, nous avons identifié puis numéroté une population de 50 individus. Pour chacun d'eux, nous avons mesuré la hauteur de la plante entière et la hauteur de l'inflorescence. Ensuite, nous avons compté le nombre de fleurs par inflorescence. Cette dernière mesure permettra, a posteriori, de calculer le ratio "nombre de fruits/nombre de fleurs" (le fruit set dans le jargon de la bio) afin de se renseigner sur le succès pollinisateur.
Mais, nous avons aussi exercé une pollinisation manuelle en mettant en contact les pollinies d'une fleur et le stigmate de l'étamine d'une autre. Cette expérience permet de comparer les pollinisations naturelles et sauvages et donc les succès pollinisateurs.

Ensuite, c'est la partie la plus sympa que nous avons pratiquée. Nous avons prélevé les parfums émis par les pétales, à l'aide d'un instrument de pompage assez badasse à mon goût ! Au préalable, il nous fallait empaqueter chacun des individus. Ensuite, nous avons connecté les plantes ensachées à des chromatoProbes. Ce sont des petits (petits petits petits) tubes contenant une sorte de matière poreuse retenant les composés chimiques volatils émis par la plante. Cette pompe est aussi connectée à un débitmètre servant à contrôler...le débit (ah bon ?). Une fois la machine actionnée, les molécules chimiques sont alors capturées dans les chromatoProbes. Tout ceci sera alors analysé au laboratoire.

Montage de pompage des odeurs diffusées par Anacamptis coriophora

Puis, dernière tâche (sans doute la plus pénible), la capture de pollinisateurs... D'ordinaire, il est assez plaisant d'attraper des insectes ptérygotes (ça veut dire "ailés") à l'aide d'un filet. Cependant, Anacamptis coriophora est peu souvent visité par un pollinisateur. Nous sommes donc obligés d'attendre des heures pour attraper le divin insecte. Et si celui-ci porte des pollinies, c'est la cerise sur le gâteau car cela prouve qu'il n'est pas un simple visiteur mais bien un pollinisateur. Nous capturons en général plusieurs espèces d'Hyménoptères (abeilles, bourdons....) que nous noyons très sadiquement dans des tubes remplis d'alcool, histoire de conserver au maximum un bon état du corps de l'animal.

Pendant que l'un tente néanmoins de choper des bébêtes, les deux autres s'attaquent à la partie "photographie". Pour chaque inflorescence, on prélève une petite fleur. On l'accroche sur un fond blanc, et on capture le moment à l'aide d'un appareil photo...assez basique. Cela permet alors de se renseigner sur les longueurs d'onde du domaine visible absorbées et réfléchies par le labelle, ayant un lien direct avec la vision des insectes pollinisateurs. Par exemple, si la fleur absorbe les longueurs d'onde correspondant au rouge, elle diffusera du vert et du bleu. Ce qui pourrait attirer un insecte en particulier qui détecte ces longueurs d'onde dans le visible. Or, certains Hyménoptères comme les abeilles détectent les rayons Ultra Violets (UV). Nous devons prendre également la fleur à l'aide d'un objectif détecteur d'UV, afin de voir si l'orchidée diffuse dans les UV.

Bon, voilà à quoi a ressemblé une sortie sur le terrain pendant notre stage. Mais, nous devons également vous narrer la RÉALITÉ du terrain. Car, oui, tout n'est pas parfait comme chez les bisounours ! Etre scientifique, c'est aussi se confronter à des situations auxquelles nous ne nous attendions pas au départ, des situations bonnes ou...mauvaises ! Et quand on travaille sur les plantes, tous les scénarios peuvent être imaginables. Nina nous a racontés que l'année dernière, sa session de terrain en Corse avait été brutalement annulée à cause des sangliers qui ont ravagé la prairie dans laquelle se trouvait une espèce d'Orchidée bien spécifique à son travail. Les gros porcs s'étaient malheureusement nourris des bulbes situés dans la terre. Des facteurs abiotiques, comme la météo, peuvent aussi entraver une session de terrain. Et cette-fois, nous avons pu vivre cette expérience. Tout allait bien dans les environs de Font-Romeu. Nous travaillions sur une population d'une cinquantaine d'individus d'Anacamptis coriophora martrinii , une sous-espèce seulement présente dans les Pyrénées orientales en France ! 
Anacamptis coriophora martrinii

Tout se passait bien, comptage, pompage etc... Cependant, le temps peut très vite changer en montagne. Au départ, nous faisions face à un beau soleil étincelant, puis durant l'après-midi, le ciel s'est couvert peu à peu. Quelques gouttes commençaient à tomber. Rien d'alarmant ! Nous décidions de finir le pompage du dernier petit tas de fleurs. MAIS, nous fîmes la rencontre d'un grêlon qui s'éclata sur le sol. Puis, d'un second,... d'un troisième....Alerte ! Le ciel était en train de nous tomber sur la tête, par toutatis ! Une pluie de grêle s'avachit sur nous. La priorité était donnée à la protection des instruments fragiles. Ça ne s'arrêtait pas. Nous avons donc décidé de rejoindre la station service la plus proche, tant bien que mal !
Le lendemain, nous sommes revenus au même endroit, avec l'espoir de retrouver néanmoins quelques survivantes de ce déluge. Rien. Un massacre. Les pauvres orchidées n'avaient pas supporté la masse des grêlons. Certaines gisaient parterre, d'autres étaient décapitées... Bref, une véritable barbarie florale !

Mais, il ne faut pas penser que le terrain ne présente que des obstacles. Voyons aussi le bon côté des choses. Déjà, être à l'extérieur est bien plus plaisant que rester coincé derrière un bureau devant l'ordi. Puis, il nous arrive de faire des rencontres comme avec des gens locaux. Par exemple, pendant l'une des sessions, nous sommes tombés nez-à-nez avec le propriétaire agriculteur de la parcelle sur laquelle nous travaillions. C'était assez drôle, le gentil homme arrivait tranquillement sur son tracteur et nous a adressé la parole avec son accent flamand. Il a accepté qu'on puisse y rester, et a contourné la prairie pour épargner nos orchidées de la fauche.

De toute façon, un chercheur scientifique (notamment un biologiste) est obligé d'aller sur le terrain qui s'avère la base de toute la recherche. Et malheureusement, si nous n'avons pas de fondements, alors aucun projet peut tenir la route.

J'espère que ce deuxième article spécial vous a plu. Dans un dernier article, on parlera de ce que l'on fait en labo et dans le bureau.
Merci de votre visite et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre ! 

Source photo A. coriophora martrinii
- http://www.gmpao.org/fichiers/x_anacamp_coriomar.htm

2 commentaires:

  1. Très bien écrit et très intéressant comme d'hab. J'ai hâte de voir la face labo de la science 😁

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    1. Merci pour ce commentaire Alexandre ! Oui, il devrait être publié dans le courant de la semaine :)

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