dimanche 31 mars 2019

Devons-nous condamner les zoos ?

De tous temps, l'Homme entretient une relation forte avec l'animal, lui attribuant bien souvent une valeur utilitaire (pour la chasse, la guerre, l'agriculture...). Aussi, auparavant, posséder une armada d'animaux pouvait être perçu comme un signe de puissance et d'autorité, notamment quand ces animaux étaient peu familiers. D'ailleurs, c'est ce qui explique l'idée de Louis XIV qui fait bâtir la ménagerie de Versailles dans les années 1660, l'une des plus importantes à cette époque, afin de faire valoir sa puissance en Europe entière. Mais la palme du plus vieux zoo encore en activité aujourd'hui revient à la ménagerie de Schönbrunn à Vienne, fondée en 1752 par l'initiative de l'empereur François Ier.
Ménagerie de Versailles

L'objectif de ces parcs animaliers était donc de se la péter dans le monde entier, d'attiser la curiosité du public et de le divertir en exposant des espèces exotiques. Malheureusement, la capture de ces animaux dans la nature était souvent accompagnée par de nombreux décès d'individus. Il fallait tuer les éventuels mâles dominants et femelles allaitantes, certaines têtes périssaient lors du transport et enfin d'autres ne supportaient pas le changement brusque de milieu... Autant dire qu'il valait mieux laisser les pauvres bêtes dans la nature... Mais bon, vous savez, la fierté de l'humain... BREF.
Heureusement, au cours du temps les techniques de transport et de capture se sont améliorées. De même, en 1973, la convention sur le commerce international de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (la CITES) a été signée à Washington, visant à interdire le prélèvement d'espèces rares. En fait, les zoos doivent mettre en place une nouvelle politique reposant sur une utilisation durable des espèces sauvages. Ils doivent faire en sorte que les animaux se reproduisent dans de bonnes conditions, pour pouvoir réaliser des échanges entre parcs zoologiques. 

Malgré ces raisons, je suis certain que de nombreuses personnes (même peut-être toi qui lis cet article) n'adhèrent point à l'idée d'enfermer des animaux dans des enclos pour les faire devenir des "bêtes de foire" au profit du public.  Ce proche contact avec les humains pourrait les dénaturer, retirer leur caractère sauvage. Cette question suscite actuellement de nombreux débats orbitant autour de l'éthique animal. Outre le fait que l'ensemble des conditions environnementales naturelles propices au développement et à l'épanouissement des animaux ne soient pas réunies,  le questionnement au sujet du bien-être animal se propage au travers de nos sociétés, alimentées davantage par cette pensée "protectionniste". Le fait d'enfermer des animaux dans des zoos à des fins de relâchement dans leurs milieux naturels peut donc paraître hypocrite. Autrement dit, les défenseurs de la nature considèrent que la préservation des espèces est cool mais encore trop rare pour rétablir l'ordre naturel des choses, c'est simplement un prétexte qu'utilisent les directeurs de zoos pour s'en mettre plein les poches !

Mais bon, globalement, je pense que les zoos ont évolué dans le bon sens, dans tous les domaines. Et j'ai envie de jacasser avec vous (oui, jacasser, ça se dit encore) de la participation des zoos à la conservation des espèces animales. Décortiquons tout ça ensemble mes chers lecteurs !

Vous n'êtes évidemment pas sans savoir que la biodiversité se casse la figure depuis le début de l'ère industrielle principalement. De nombreux milieux naturels sont mités par les hommes et leurs activités, causant la disparition progressive de nombreuses espèces animales, végétales, fongiques... L'heure paraissant si grave, on pourrait alors penser qu'aucun compromis entre l'Homme et la nature ne peut être trouvé.
Et pourtant, certaines populations animales peuvent être maintenues viables dans le temps, par l'utilisation de mesures de conservation applicables et appliquées directement dans la nature : on parle de conservation in situ. En revanche, vous vous en doutez bien, d'autres populations tellement fragiles et déjà très affectées par l'Homme sont impossibles à maintenir viables dans la nature, on a recours alors à des mesures de conservation ex-situ, autrement dit en-dehors de l'habitat naturel de l'espèce en question. C'est donc au tour des zoos, aquariums, jardins botaniques, insectariums de jouer le rôle de conservateur !

Histoire que vous soyez tous au clair, maintenir une population viable, c'est permettre aux individus d'une même espèce de se reproduire entre eux et d'engendrer des descendances viables et fertiles ! Si le taux de natalité est inférieur au taux de mortalité, la population s'effondre. BAM et ça fait des chocapics !
  • La première méthode - la plus logique, je dirais - utilisée dans l'optique de protéger une espèce animale est l'élevage conservatoire, c'est-à-dire conserver des groupes de reproducteurs viables qui peuvent survivre à l'extinction dans la nature. C'est alors en Grande-Bretagne, en 1977, que le premier programme de conservation fait son apparition concernant les populations captives de singes anthropoïdes (dont font partie les Chimpanzés, notamment) : the Anthropoid Ape Advisory Panel. Puis, de nouveaux programmes prenant en compte toujours plus d'espèces jaillissent au cours du temps un peu partout dans le monde.  En Europe, ce sont les EEP (European Endangered Species Programs) qui éclosent en 1985, et qui sont gérés par l'Association Européenne des Zoos et des Aquariums (EAZA). Une EEP a pour rôle de recenser et suivre tous les individus d'une même espèce dans tous les zoos européens.
    Pour éviter que les animaux trop apparentés ne se reproduisent entre eux et engendrent de la consanguinité (qui est un frein en évolution), les zoos procèdent à des échanges d'individus. On "brasse des gènes" pour éviter d'obtenir des bêtes consanguines et fragiles. Pour suivre chaque tête, des comptages 
    bêtes et méchants sont réalisés, des arbres généalogiques de chaque animal sont créés et des analyses génétiques sont effectuées. Dans leur article paru dans Biodiversity and Conservation, Witzenberger et Hochkirch estiment à 15 le nombre idéal initial de fondateurs (non apparentés entre eux) qui devraient être alors progressivement intégrés à une population captive de 100 individus. La perte de diversité génétique serait donc minimisée. Les auteurs recommandent aussi d'effectuer des analyses génétiques avant et après la réintroduction d'individus afin d’éviter tout risque de dégringolade génétique ! 
    Ainsi, aujourd'hui en Europe, on compte 355 zoos dans 44 pays qui participent à ce type de programme majoritairement approuvé par la communauté scientifique. Par exemple, la ménagerie du jardin des plantes à Paname participe à 48 des 400 EEP dont ceux concernant l'orang-outan, le panda roux, le boa de Cuba, l'Oryx d'Arabie ou bien le cheval de Préz..Pzrh... Przewalski (désolé, c'est autant galère à dire qu'à écrire).

Chevaux de Przewalski
  • La seconde méthode, peut-être moins connue du grand public, est la translocation (et je ne parle pas de translocation génétique, hein, je vous vois venir les généticiens mais le principe est presque le même, sauf que ce sont des individus et pas des chromosomes et des gènes !). Elle regroupe les introductions, les réintroductions et les renforcements (c'est-à-dire étoffer une population déjà existante). Certains zoos sont donc impliqués dans des programmes de réintroduction, visant à réimplanter une population animale qui avait disparu de son aire de répartition. Les zoos collaborent alors avec des centres de recherche, des vétérinaires, des ONG et notamment avec le "Reintroduction specialist group" de l'UICN. Illustrons le cas de réintroduction de l'Oryx d'Arabie (Oryx leucoryx), un bovidé. En 1972, l'espèce a disparu à l'état sauvage. Heureusement, quelques individus avaient été prélevés et élevés dans le zoo de Phoenix aux USA en 1962, servant alors de population-source. Ainsi, plusieurs réintroductions ont eu lieu à partir de cette population captive dans différents pays de la péninsule arabique : Oman, Arabie Saoudite, Israël... expliquant le reclassement IUCN de l'espère au rang de "vulnérable" ! Pour qu'une population réintroduite dans la nature persiste, il est nécessaire qu'elle soit alimentée continuellement par les populations captives, maximisant ainsi la diversité génétique (Ochoa et al. 2016). Selon l'UICN, en 2011 , il y aurait environ 1000 individus à l'état sauvage. Alors que l'Oryx d'Arabie avait totalement disparu ! C'est totalement dingue, vous ne trouvez pas ? Aussi, de nombreuses autres populations captives, rassemblant 7000 individus, existent à travers le monde, dont à la ménagerie du jardin des plantes à Paris !
    Pour ces programmes de réintroduction, des règles assez strictes ont été instaurées au sujet de la qualité génétique, la qualité sanitaire des animaux à relâcher, les capacités de charge du milieu d'accueil. De même, des suivis scientifiques post-lâchers sont sérieusement réalisés. 
Oryx d'Arabie
  • Enfin, des banques de ressources génétiques peuvent être mises en place. Le but est de prélever du matériel génétique sauvage (sperme, œuf, cellules, plasma...), sans prélever d'animaux vivants, pour supporter des programmes d'élevage en captivité et maintenir la diversité génétique des espèces menacées. Cette technique est plus souvent utilisée pour la conservation des animaux domestiqués. En effet, sélectionner et domestiquer des races d'animaux s'accompagnent d'une large perte de diversité génétique. Pour y remédier, comme l'explique l'article de Woelders et ses collaborateurs (2006), des instituts de recherche européens et des éleveurs ont décidé de prélever et congeler le sperme de races avicoles rares. Mais, j'ai trouvé tout de même pour vous un article qui traitait de la conservation du lynx ibérique (Lynx pardinus), une espèce en danger d'extinction. Des cellules germinales (impliquées dans la reproduction) et des cellules somatiques (toutes les autres cellules qui ne sont pas impliquées dans la reproduction) ont donc été prélevées chez des individus morts et cryoconservées (Leon-Quinto et al. 2009). Ces cellules pourront être appliquées dans le domaine thérapeutique. De plus, des fèces, du sang, de l'urine et des poils ont été échantillonnés afin de développer des études bio-sanitaires et d'améliorer les stratégies de conservation du lynx dans son habitat naturel.     
Lynx ibérique
Enfin, dans cet article, j'ai beaucoup fait référence à la transmission des caractères génétiques d'une génération à l'autre, j'ai insisté sur le fait que la variabilité génétique est un moteur de l'évolution. En gros, si tout le monde est égal d'un point de vue génétique, il n'y a plus de diversité génétique, la population s'effondre. Vous l'aurez compris, ce n'est évidemment pas ce que recherchent les zoos. Néanmoins, je n'ai pas évoqué la transmission des caractères comportementaux. D'un côté, les comportements peuvent avoir un fondement purement génétique. D'un autre côté, les comportements peuvent être acquis de façon social ou ontogénétique (= relative au développement de l'embryon). Il est donc possible que certains individus captifs ne puissent jamais acquérir des comportements propres à leur espèce, des comportement qu'ils pourraient assimiler seulement en milieu naturel. Par exemple, les jeunes animaux dans les zoos peuvent perdre leur comportement de protection face aux prédateurs, ce qui peut être critique lors d'une réintroduction à l'état naturel...  

Finalement, les projets d'élevage conservatoire, de réintroduction et les banques de gènes ne peuvent s'appliquer qu'à une petite part d'espèces animales, alors qu'il existe des milliers d'espèces menacées dans le monde ! D'autre part, ces techniques sont chères et longues à mettre en place, seuls les pays les plus développés peuvent les appliquer... Toujours la même comptine en fait... Je pense qu'il faut privilégier, avant toutes ces techniques, l'éducation à l'environnement. Jamais il n'a été aussi facile de divulguer une information scientifique, un message de sensibilisation à la perte drastique de la biodiversité. Le meilleur des comportements à adopter est de vivre au quotidien de manière plus éco-responsable et d'améliorer nos comportements au cours des générations. Selon moi, les zoos, accueillant des centaines de millions de visiteurs chaque année, devraient axer leur voie de développement dans la médiation scientifique et la sensibilisation à l'écologie. Condamner les zoos qui respectent l'animal n'est pas la bonne solution. Les zoos sont les structures qui ont la merveilleuse possibilité de changer le monde et de réconcilier l'Homme et la nature. 

Merci à vous d'avoir lu cet article ! A bientôt sur l'Odyssée Terrestre !      


Sources :
- Leon-Quinto, Simon, Cadenas, Jones, Martinez-Hernandez, Moreno, Vargas, Martinez et Soria. 2009. Developing biological resource banks as a supporting tool for wildlife reproduction and conservation The Iberian lynx bank as a model for other endangered species. Animal reproduction sceince. 112 : 347-361. 
- Ochoa Alexander, Wells Stuart, Rredondo Sergio, Culver Mélanie. 2016. Can captive populations function as sources of genetic variation for reintroductions into the wild ? A case study of the Arabian Oryx from the Phoenix Zoo and the Shaumari wildlife. Conservation genetics.
- Witzenberger Kathrin A. & Hochkirch Axel, 2011. Ex situ conservation genetics : a review of molecular studies on the genetic consequences of captive breeding programmes for endangered animal species. Biodiversity and Conservation.
- Woelders H., Zuidberg C.A. et Hiemstra S.J. 2006. Animal genetics resources conservation in the Netherlands and Europe : poultry perspective. Poultry science. Vol. 85 : 216-222.

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