dimanche 22 septembre 2019

J'ai fait la rencontre d'un animal âgé de plus de 250 millions d'années

En 1971, un traité international visant à protéger et utiliser durablement les zones humides a été adopté : la convention de Ramsar. Selon l'article premier, "les zones humides sont des étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d'eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l'eau est stagnante ou courante, douce, salée ou saumâtre, y compris les étendues d'eau marine dont la profondeur à marée basse n'excède pas 6 mètres".
Dans le monde, 6% des terres émergées du globe constituent des milieux humides. Ces derniers figurent parmi les écosystèmes les plus riches et plus diversifiés de la planète. Ils sont un havre pour de nombreuses espèces de plantes, d'oiseaux, de batraciens, de poissons, d'insectes... A titre d'exemples, selon le Ministère de l'Ecologie, du Développement Durable et de l'Energie (MEDDE), en 2014, 50 % des espèces d'oiseaux et 30 % des espèces végétales remarquables dépendent des zones humides.
C'est souvent en nous baladant dans ces milieux que nous nous rendions vraiment compte de la relation très intime qu'entretiennent la faune et la flore avec l'eau. Mentalement, nous entamons alors un voyage lointain dans le passé. Nous tentons d'imaginer comment la vie rattachée solidement au milieu aquatique paraissait il y a plusieurs centaines de millions d'années. Puis, un jour, de manière totalement aléatoire, nous croisons la route d'un animal à la forme si particulière que l'on pourrait croire qu'il a traversé toutes les époques en empruntant une porte spatio-temporelle le ramenant au 21ème siècle après Jésus Christ ! Non, je ne suis pas fou. Ne bougez pas, je vais justifier mes paroles !
J'ai donc croisé le chemin d'un Lépidure (Lepidurus apus). Le port d'un exosquelette formé de chitine* justifie son appartenance au sous-embranchement des crustacés (de même que les crabes, homards, écrevisses et j'en passe). La présence de branchies sur chaque appendice, quant à elle, permet de l'emboîter dans la classe des Branchiopodes.
Cette espèce ressemble très fortement aux espèces du genre Triops, toutes appartenant à la même famille : les Triopsidae. Néanmoins, les Triops bénéficient d'une célébrité bien plus importante par rapport à leurs cousins les lépidures du fait de la commercialisation des œufs sous-forme de kits d'élevage pour les enfants.
Lepidurus apus, d'une longueur de 5 cm environ, se caractérise donc par la présence d'un grand bouclier dorsal de couleur marron recouvrant une quarantaine de paires de membres en forme de pagaie pour la natation. L'extrémité de l'abdomen est pourvu de deux longues queues, séparées chacune à leur base par une petite protubérance, un critère distinguant le Lépidure du Triops qui n'en possède pas.


Le Lépidure est apparu sur Terre il y a plus de 250 millions d'années à l'époque du Trias, ayant côtoyé les premiers dinosaures ! Il est l'un de ces animaux qualifiés par le grand public de "fossiles vivants" (living fossils en anglais) en raison de sa morphologie qui a très peu changé depuis des centaines de millions d'années ou de sa ressemblance marquée avec un animal éteint : le Trilobite. Très connu du grand public, ce dernier est apparu sur Terre il y a 500 millions d'années et a disparu il y a 250 millions d'années lors de l'extinction de masse que la Terre a connue à la fin du Permien.
Et pourtant, bien que la dénomination de fossile vivant soit pratique d'utilisation, elle est une oxymore et est à bannir absolument ! En effet, par définition, un fossile est un reste minéralisé d'un organisme animal, végétal ou fongique mort. Or, les Trilobites sont des fossiles tandis que Lepidurus apus est bien une espèce encore existante ! Autant dire qu'il y a une sacrée touille dans le potage (traduction de l'expression vulgaire : ayant une couille dans le pâté)...
L'appellation "fossile vivant" a été pour la première fois utilisée et popularisée par Darwin dans son fameux ouvrage L'Origine des espèces en 1859 pour évoquer les espèces vivantes morphologiquement semblables aux espèces éteintes. L'emploi de cette expression se fonde uniquement sur les traits morphologiques des espèces en question. En effet, l'absence de changement de morphologie externe n'empêche pas l'évolution de certaines structures internes - comme les organes -, certains comportements ou éléments physiologiques et génétiques. En sciences, nous évitons donc d'utiliser l'expression "fossile vivant" et nous qualifions plutôt ces espèces d'espèces panchroniques. Puis, avouez-le, ça ajoute une pincée de classe lors des repas en famille.

Photo de H. Touzé (44)
En plus de sa morphologie assez particulière, Lepidurus apus est caractérisé par une écologie et un mode de vie très intrigants. Déjà, il faut savoir que ce crustacé vit principalement dans les étangs d'eau douce temporaires atteignant entre 10 et 100 cm de profondeur. Ces étangs sont humides en automne et hiver et desséchés durant le printemps et l'été. Vous comprenez donc que pour survivre dans ces environnements très changeants au cours des saisons, ces animaux ont adopté des techniques de survie bien particulières. Les lépidures ont la capacité de mettre en suspens leur cycle de vie lorsque l'eau des étangs gèle en hiver ou lorsqu'elle se fait rare en période sèche. En effet, les adultes produisent des œufs résistants aux changements climatiques : les œufs s'enkystent. Enfouis dans les sédiments, ils peuvent résister pendant plusieurs années avant que le plan d'eau ne retrouve des conditions biologiques et physiques "normales" et favorables à leur éclosion. A titre d'exemple, un œuf est resté "endormi" pendant 28 ans avant d'éclore...!


Un exemple de milieu où Lepidurus apus peut être rencontrer
Comme l'ont démontré Behroz Atashbar et ses collaborateurs en 2013 dans leur étude, ces animaux sont aussi aptes à tolérer des concentrations élevées de produits chimiques telles que des concentrations de nitrates de 1 mg/L ou de phosphates de 0,1 mg/L, des quantités qui seraient néfastes pour bon nombre d'espèces aquatiques (poissons, mollusques, autres crustacés...). Les œufs ont également la capacité à synthétiser plus d'hémoglobine* lorsque la concentration en oxygène dans l'étang s'avère faible (Collier 1992).

L'éclosion des œufs est déclenchée par des facteurs abiotiques (c'est-à-dire dépendants du milieu), notamment lorsque les précipitations hivernales deviennent assez fortes pour remplir un étang et immerger les œufs enkystés dans les sédiments. Les larves sont très voraces et atteignent la maturité en moins de 4 semaines au Printemps. Les lépidures se nourrissent de détritus flottants et de petits invertébrés aquatiques (Daphnies...). Pour cela, ils remuent la vase au fond du plan d'eau pour dénicher leur nourriture (algues, bactéries, myxozoaires*...).

Des petits copépodes cyclopoïdes constituant un potentiel repas pour Lepidurus apus
Lepidurus apus est globalement présent dans le monde entier. Certains individus ont même été retrouvés dans des zones humides complètement déconnectées de cours d'eau. En fait, il faut savoir que les Lépidures ont une capacité de dispersion assez importante, notamment lorsqu'ils sont à l'état embryonnaire. En effet, les œufs, très légers, sont facilement dispersés par le vent, l'eau, la faune et les hommes d'un point d'eau à l'autre, de la même façon que le pollen des plantes.
Cette capacité de dispersion ajoutée à leur forte plasticité adaptative environnementale expliquent leur large répartition dans le monde.
Et pourtant, même si ces animaux possèdent une forte capacité d'adaptation, ils souffrent aussi du mitage de leurs habitats, notamment à cause de l'extension des terres agricoles. Selon l'INPN, en France, il figure sur la liste rouge des crustacés d'eau douce de France métropolitaine de 2012, portant le statut quasi-menacé (NT).

Si vous apercevez alors un quelconque Triops ou Lépidure dans étang ou un marais, je vous conseille donc, premièrement, de le laisser tranquille et deuxièmement de saisir l'observation sur une base de données naturalistes (iNaturalist, Observado). Vous n'avez qu'à cliquer sur les liens associés.
Voilà, cet article est terminé. J'espère que vous l'avez bien apprécié ! Merci et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre !

Lexique :
- chitine : molécule de la famille des glucides composant la carapace des  Arthropodes (Insectes, Arachnides, Crustacés...).
- hémoglobine : protéine présente dans les globules rouges occupant un rôle de transport de l'oxygène à travers l'organisme.
- myxozoaire : ce sont de microscopiques animaux du groupe des Cnidaires (comprenant les méduses) ayant un mode de vie parasitaire.

Sources :
- Behroz Atashbar, et al. (2013). On the occurrence of Lepidurus apus (Crustacea, Notostraca) from Iran. Journal of Biological Physics and Chemistry. 19 : 75-79.
- Collier Kevin (1992). Freshwater macroinvertebrates of potential conservation interest. Department of conservation. p24.
inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/250293/tab/statut
- Lecointre Guillaume & Le Guyader Hervé (2001). Classification phylogénétique du Vivant. Editions Belin.
- Skinner, J. and Zalewski, S. 1995. Functions and Values of Mediterranean Wetlands, Tour du Valat.
- Thiéry Alain (1997). Horizontal distribution and abundance of cysts of several large branchiopods in temporary pool and ditch sediments. Hydrobiologia. 359 : 177 - 189.

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