dimanche 24 septembre 2017

Ô Apollon, est-ce toi le plus beau ? (Parnassius apollo)

Quoi de plus élégant sur Terre que le papillon Apollon (mis à part toi cher lecteur). Son nom scientifique fait référence au mont Parnasse, une montagne en Grèce qui fut, lors de l'Antiquité, dédiée au Dieu Apollon. Avez-vous fait le rapprochement du Dieu et du papillon ? Eh oui, tout deux véhiculent un idéal de beauté.
Difficile de confondre Parnassius apollo avec un autre Lépidoptère. Déjà, son vol et ses couleurs évoquent la légèreté et la délicatesse. C'est en montagne que nous sommes susceptibles de le croiser, malgré son statut d'une des espèces de Lépidoptère les plus menacées d'Europe. L'Apollon est d'ailleurs maintenant protégé sur le continent eurasien. Mais pourquoi est-il si fragile ? Cela s'explique par ses exigences écologiques marquées, et sa vulnérabilité face aux perturbations humaines. Son vol très lent et son caractère peu farouche font de lui un papillon très sensible, et l'exposent à des risques d'extinction locale. Ce qui explique, à vrai dire, sa carte de répartition. En effet, celle-ci est complètement morcelée en plusieurs petits isolats de sous-espèces, dont un groupe de Parnassius dans les Alpes-Maritimes, c'est ici que je l'ai photographié !
  • Comment le reconnaître ?
Déjà, la face supérieure de ses deux ailes postérieures est ornementée de deux taches rouges encerclées de noir. En revanche, celle des ailes antérieures n'en possède pas au-delà de la cellule*. Sur la face inférieure des ailes postérieures, se trouvent deux ocelles rouges elles aussi cerclées de noir et de toutes petites taches rouges à la base.
Notons également que le dimorphisme sexuel est peu important, la femelle étant seulement plus grande que le mâle.

Apollon (Parnassius apollo) (06)


  • Où le croiser ? 
Evidemment, la période de vie de ce papillon diffère selon les régions. Plusieurs facteurs entrent en jeu en fonction de la latitude et de l'altitude : l'ensoleillement, l'humidité, etc... Plus amplement, nous croisons cette espèce de Lépidoptère entre fin Avril et Septembre.
L'Apollon fréquente les prairies rocheuses, les versants et falaises abruptes, entre 1000 et 2400 mètres d'altitude ainsi que les milieux embroussaillés en région méditerranéenne.
Comme dit précédemment, on peut l'apercevoir dans des zones très spécifiques : au centre de l'Espagne, dans les Pyrénées, une petite population dans le massif central, dans la chaîne alpine (très localement), en Italie, dans les Balkans et quelques populations sur le territoire scandinave. 

  • Quel est son cycle de vie ? 
En été, l'imago* femelle pond en moyenne entre 150 et 200 œufs**. Ces derniers vont devoir passer l'hiver, avant d'éclore au Printemps suivant. Des petites chenilles de 5 cm en sortent, elles sont noires et velues, bordées de deux lignes de couleur jaune. Lorsque qu'elles se retrouvent face à un danger, elles mettent en avant un organe bifide (de forme semblable à la langue des serpents) dissuasif (de par son odeur répugnante) appelé osmétérium. 
Lors des journées ensoleillées, la chenille se nourrit des orpins et des joubarbes tels que Sedum album. Puis, elle confectionne une chrysalide dans laquelle elle subit plusieurs métamorphoses. De là, sortira un grand papillon magnifique ! 

  • Quelles sont les confusions possibles ? 
Le naturalisme serait trop facile s'il n'y avait pas de ressemblances entre espèces...
L'Apollon peut être confondu avec avec son modèle réduit au nom si original, j'ai dénommé le Petit Apollon (Parnassius phoebus). Cette espèce de Lépidoptère se rencontre uniquement dans les Alpes ! Or, ce territoire est également côtoyé par son homologue P. apollo. Comment les différencier ? Il faut regarder les antennes. Celles-ci s'avèrent noires et annelées de blanc chez P. phoebus et totalement grises chez l'Apollon.

Petit Apollon (P. phoebus)
On voit bien les antennes noires striées de blanc
Ensuite, la confusion est aussi possible avec le Semi-Apollon (Parnassius mnemosyne). Les deux ailes antérieures sont ornées de 2 taches noires (absence de rouge !). Plusieurs populations plus ou moins distinctes entre l'Europe et l'Asie existent. Mais elles possèdent toutes un point commun, le mâle dépose une structure rigide appelée "sphragis" sur l'abdomen de la femelle, ce qui l'empêche de s'accoupler de nouveau (#compétition spermatique) !



Voilà, j'espère que ce petit article vous a plu ! Je n'ai pu prendre qu'une photo de ce beau papillon, mais l'essentiel est là ! 

Bonus : 
**Pourquoi les femelles pondent-elles tant d’œufs ? 
En fait, l'apollon est une espèce dont le développement suit la stratégie r, ou stratégie reproductive. Une stratégie souvent adoptée par des espèces animales ou végétales dont l'habitat est très variable, avec beaucoup de contraintes, et perturbé, présentant des ressources vitales en faible quantité. Afin de compenser la faible probabilité de survie de l'espèce, elle mise tout sur la reproduction. La femelle produit de nombreux (mais vraiment nombreux) gosses, avec un fort taux de croissance et une chance de survie faible. Ce type de stratégie s'oppose à la stratégie K.


Lexique :
- cellule : partie de l'aile d'un papillon située entre la base et le tronc des nervures radiale et cubitale.
- imago : synonyme "d'insecte adulte".

A bientôt sur l'Odyssée Terrestre !

Sources des photos du petit Apollon et du semi-Apollon :
- http://www.ecrins-parcnational.fr/patrimoine/le-petit-apollon
- http://www.papillon-en-macro.fr/apollon-mnemosyne.htm

dimanche 10 septembre 2017

Les fientes de mouettes, bonnes pour la santé ?

Un écosystème est l'ensemble formé par la biocénose (tous les êtres vivants) et son biotope (le milieu et ses caractéristiques physico-chimiques). Tous ces éléments le constituant entretiennent entre eux des échanges de matières et d'énergie. Il est important de prendre conscience que chaque espèce animale, végétale ou fongique (les champignons) joue un rôle plus ou moins fondamental dans un écosystème (cf l'article sur le moustique en cliquant ici) ! De même que pour chaque élément inerte : les constituants du sol, l'air, le soleil, l'eau...
Il existe une multitude de chaînes trophiques au sein d'un écosystème. Chaque maillon peut en effet interagir avec plusieurs maillons. L'ensemble de ces chaînes alimentaires forment alors un réseau trophique. Heureusement, ce pèle-mêle d'interactions est hiérarchisé en fonction du passage de l'énergie d'un être vivant à un autre.
On distingue, de ce fait, plusieurs niveaux trophiques au sein d'un écosystème. A la base de la pyramide, se placent les producteurs primaires (majoritairement les végétaux) qui fabriquent leur propre énergie, via la photosynthèse. Ils captent le dioxyde de carbone, et rejettent du dioxygène, tout en produisant des hexoses. Juste au-dessus, se tiennent les producteurs secondaires (ou consommateurs primaires). Vous l'auriez peut-être compris : ce sont les phytophages ! On trouve les grands groupes d'herbivores (je ne vais pas vous les citer !). La marche suivante est occupée par les consommateurs secondaires (également appelés producteurs tertiaires). Il s'agit des animaux carnivores. Enfin, les décomposeurs culminent au sommet du réseau, ils décomposent la matière organique (c'est-à-dire tout ce qui a été cité au-dessus !).

Récemment, l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement) a mis en avant une découverte, comment dire, peu ordinaire, dans l'un des multiples archipels de l'Océan Pacifique.
Ces îles sont côtoyées par de grandes colonies d'oiseaux marins (mouettes, goélands, sternes,...) qui ont développé, vous le savez, un intime rapport avec l'océan. Appelons plutôt cela un garde-manger. Autant vous le dire, les eaux bordant la Nouvelle-Calédonie sont le paradis des plongeurs, qui y découvrent une faune incroyablement riche. C'est également le paradis des oiseaux marins où les poissons y fusent à volonté ! En effet, ces animaux à écailles ont trouvé refuge dans ces magnifiques récifs coralliens !
Lors d'une partie de pêche, mouettes et compagnie défèquent inéluctablement dans l'océan. Et c'est ce caca-là qui nous intéresse ! En biologie, les excréments des oiseaux marins (et des chauves-souris) sont appelés guano qui veut simplement dire "fientes d'oiseau marin" en péruvien (donc en espagnol !)1. La particularité de ce type de défections d'oiseau est sa richesse en éléments nitrates, ce qui en fait un engrais naturel très efficace ! Souvenez-vous, l'azote constitue un élément nutritif très important pour les végétaux. Il est directement ancré dans la fabrication des protéines, enzymes, chlorophylle etc... Or, la chlorophylle est un pigment fondamental pour la photosynthèse, donc directement lié à la survie de la plante. Autant dire qu'une carence en azote perturbe totalement le développement du végétal (on peut d'ailleurs s'en rendre compte lorsque les feuilles d'une plante chlorophyllienne commence à jaunir).

Vous vous demandez alors "quel est le rapport avec la choucroute ?". J'y viens. Enfin, avec la santé, pas avec la choucroute. Bref, vous m'avez compris. Les défections d'oiseaux, entre autres, sont donc très utiles au développement des plantes. Sauf que dans les profondeurs entourant les archipels du Pacifique, les végétaux ne se marchent pas sur les pieds, si je puis dire : il y en a très peu ! Les êtres-vivants à vie fixée que l'on retrouve là-bas majoritairement sont des coraux ! Les coraux sont des animaux, PAS DES PLANTES ! Ils appartiennent à l'embranchement des Cnidaires, le même embranchement que les méduses ! Les Cnidaires sont caractérisés, notamment, par leur squelette calcaire. Leur cycle de vie est composé de deux phases-clé : la phase polype (phase pendant laquelle l'animal est fixé) et la phase méduse (pendant laquelle il est en mouvement). Selon les groupes de Cnidaires, la durée de ces deux périodes est très variable. Les coraux, eux, appartiennent donc à la classe des Anthozoaires avec les anémones de mer. Au cours de leur vie, la phase "polype" est prédominante sur l'autre phase.

Schéma d'un corail dur (phase polype)


L'IRD  a donc fait une découverte étonnante entre ces oiseaux qui défèquent dans la mer et les coraux qui assimilent ces déchets azotés ! L'azote contenu dans les fientes de mouettes serait bon pour la santé des coraux ! Ces individus se développent mieux dans les zones où les fientes sont omniprésentes que dans celles où les oiseaux chient beaucoup moins !
Pour prouver ce résultat surprenant, les scientifiques ont pratiqué des analyses isotopiques précises de la composition des tissus. Cette méthode d'analyse est basée sur la mesure de la masse des molécules d'intérêt, via la technique de spectrométrie de masse. D'abord, un bout de tissu corallien est introduit dans le spectromètre de masse. L'échantillon est ensuite mis sous faisceau ionique. Enfin, l'analyseur permet de séparer les ions en fonction de leur charge ou de leur masse.

En fait, les coraux sont connus pour vivre en symbiose avec de microscopiques algues unicellulaires : les zooxanthelles. Mais pas seulement ! Les Cnidaires entretiennent aussi un lien intime avec des bactéries fixatrices d'azote, nécessaire alors à leur nutrition.
Or, il y a un paradoxe ! Les coraux vivent dans des eaux, par habitude, cristallines, autrement dit pauvres en nutriments. Plus il y a de sédiments en suspension dans l'eau, plus la lumière peine à pénétrer dans ce milieu aqueux, ce qui empêche une calcification2 et réduit donc le développement des Cnidaires. Pourquoi parviennent-ils alors à survivre dans des eaux "azotées", où les oiseaux marins sont omniprésents ? Les scientifiques supposent qu'il existe un seuil de concentration en azote en deçà duquel l'animal peut survivre. Sinon, cet oligoélément peut être nocif à sa santé. Les composés azotés, autrement dit les produits d'excrétion, pourraient servir de réserve de carbone pour le squelette. Citons par exemple l'utilisation de l'urée :

NH2-CO-NH2 à 2NH3 + CO2 (1)
Urée     à ammoniac + dioxyde de carbone

CO2 + H2O à HCO3-  + H+ (2)
dioxyde de carbone + eau à hydrogénocarbonate + ion hydrogène


Ca2+ + HCO3- à CaCO3 + H+ (3)
calcium + hydrogénocarbonate à carbonate de calcium + ion hydrogène


Le carbonate de calcium participe à la calcification du squelette externe du corail.
L'ammoniac et les ions hydrogène sont finalement reconvertis en ammonium (NH4+), moins toxique. Je tiens à préciser qu'il existe d'autres réactions de formation de carbonate de calcium autre que celle présentée ici en trois étapes !

Cependant, il reste à élucider quelles sont les voies par lesquelles les composants du guano finissent dans l'eau de mer et parvinrent jusqu'aux coraux : peut-être un lessivage des cacas de mouettes entassés sur des îlots proches, des passages d'oiseaux marins très fréquents au-dessus des lagons etc...

Voilà, j'espère que cet article vous a plu ! Les fientes d'oiseaux sont peut-être des scènes d'horreur pour les personnes qui les reçoivent sur la tête mais elles peuvent avoir des bienfaits pour certains coraux durs. L'azote qui les compose aurait un rôle important dans la calcification du squelette.

Merci et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre !!

Barrière de corail en Nouvelle-Calédonie (ça donne envie d'y plonger !)

Lexique :

-1Petite parenthèse : Je tiens à corriger la plupart des personnes, la matière émise par le cloaque des oiseaux, que vous avez sûrement déjà reçue sur votre tête, s'avère être du "pipi" et du "caca" à la fois. La matière blanchâtre n'est rien d'autre que des cristaux d'acide urique !
-2 : se dit d'un dépôt de carbonate de calcium (calcite et aragonite) donnant un aspect rigide aux coraux.

Sources photo : 
- http://protegeonslescoraux.centerblog.net/
- http://www.ladepeche.fr/article/2015/02/25/2055818-en-nouvelle-caledonie-la-bonne-sante-des-recifs-coralliens.html