samedi 28 juillet 2018

Quand les baleines marchaient...

Avouez que, depuis votre plus tendre enfance, les baleines (ou Cétacés) vous fascinent toujours autant. Nous ne pouvons paraître désintéressés face à ces prodiges de l'évolution. Elles sont pour la plupart imposantes et dotées de facultés cognitives impressionnantes.
D'après les scientifiques, ces créatures sont considérées comme l'un des groupes d'espèces ayant le plus divergé des autres mammifères. Il est vrai que c'est assez (sans vouloir faire de jeu de mot) stupéfiant de voir des mammifères complètement aquatiques, dépourvus de poils et même de pattes ! Pas de pattes... Ce qui est paradoxal avec le fait que nous les plaçons dans le groupe des Tétrapodes, soit le groupe des animaux "à quatre pattes" littéralement. Alors, les biologistes ont-ils fumé la moquette ? La réponse est, sans grand suspense, non. Retenez que l'évolution n'est pas une succession de règles dictées par la nature et sculptant les êtres de façon à former des groupes d'espèces toutes bien distinctes les unes des autres, facilement reconnaissables et aux caractères parfaitement définis. Loin de ça. L'évolution, c'est plutôt un satané méli-mélo. Le mot "parfait" n'existe pas en biologie, il serait plus juste d'utiliser le mot "bazar" ! Vous comprendrez rapidement pourquoi en lisant cet article, de même que vous comprendrez pourquoi elles font partie des Tétrapodes !
Néanmoins, pour ce qui est de l'appartenance des Cétacés au grand groupe des Mammifères, il existe bien une ou deux raison(s) bien pertinente(s) l'expliquant. Les glandes mammaires, pardi ! Les mamans allaitent leurs petits. Un peu comme ta mère, quand t'étais gosse. Et c'est pas tout, un autre caractère propre aux mammifères est bien présent chez les baleines : la mandibule (ou mâchoire inférieure) n'est constituée que d'un seul os, le dentaire.

Le Dauphin de Risso (Grampus griseus) est une espèce de Cétacés parmi les 89 recensées.

Bref, c'est bien sympa tout ça, mais ça ne nous explique toujours pas pourquoi ces baleines n'ont pas de pattes contrairement aux autres mammifères et Tétrapodes ! C'est ce que je vous dis, l'évolution est un sacré désordre. Il ne faut jamais s'arrêter à une simple observation de l'élément actuel. Les baleines ont bien eu 4 pattes, mais il faut remonter le temps pour bien comprendre... Etes-vous prêts pour ce voyage dans le lointain passé ? C'est parti ! 

1 - Les ancêtres des Cétacés actuels étaient terrestres

Les premiers Mammifères sont apparus sur Terre il y a 220 Ma, je m'en souviens comme si c'était hier. Il n'étaient pas plus gros qu'une musaraigne. Au cours du temps, leurs formes et leurs tailles ont évolué. C'est principalement à la suite de la "disparition" des dinosaures, il y a 65 Ma, qu'un ample éventail de morphes et de tailles de mammifères est apparu. Ils devinrent notamment de plus en plus grands (notons que le temps de divergence fut très rapide, représentant 5 à 10 Ma seulement, ce qui est court à l'échelle des temps géologiques). Ainsi, les plus anciens Cétacés connus, que l'on a nommés Archeocètes (signifiant littéralement "anciennes baleines"), dateraient d'il y a 55 à 60 millions d'années, à l'époque de l'Eocène. Il se pourrait bien que les Archeocètes soient alors les ancêtres des Cétacés actuels (baleines, dauphins, marsouins, orques, bélugas...) ! Et devinez quoi ?! Les plus anciens ancêtres des baleines modernes étaient munis de 4 pattes, suggérant alors un mode de vie terrestre de ces animaux ! Le plus ancien des Archeocètes serait alors Himalayacetus, représenté à l'heure actuelle, seulement par un fragment de mandibule. La forme de ses dents, précisément ses molaires, permettent d'assurer qu'il fait bien partie des Cétacés. En effet, elles sont composées de trois cuspides*, de même que chez les baleines actuelles. Mais Himalayacetus ne prouve pas vraiment que le mode de vie des ancêtres des baleines modernes était terrestre. Il est vrai qu'avec une pauvre mandibule entre les mains, on ne risque pas d'aller bien loin...
Un autre fossile, cette fois plus complet, a été trouvé au Pakistan et devient une preuve irréfutable que les ancêtres des cétacés actuels avaient 4 pattes. Oui, vous ne rêvez pas, la reconstitution ci-dessous représente bien une baleine à 4 pattes ! Son joli nom est Pakicetus.

Reconstitution de Pakicetus

Mais, qu'est-ce qui prouve vraiment que Pakicetus fasse partie des Cétacés et pas de la famille des loutres ou des ours ? Déjà, il a la particularité d'avoir une oreille interne à moitié retournée (les Cétacés ont les os en position retournée au sein de leur crâne permettant de mieux percevoir les sons propagés dans l'eau). Ensuite, ses dents sont quasiment toutes semblables _ on parle d'homodontie* _ et sont constituées chacune de trois cuspides. Enfin, ils possèdent des caractères déjà dérivés chez les ancêtres récents des Archeocètes, par exemple, la pachyostose. C'est l'augmentation de la densité des os. Bref, tous ces caractères montrent bien que Pakicetus est l'un des plus anciens ancêtres des baleines actuelles. On suppose que Pakicetus vivait à la manière d'une loutre, c'est-à-dire qu'il était amphibie : il était majoritairement terrestre mais dépendait du milieu aquatique pour se nourrir de poissons. Quelques caractères permettent de conforter cette idée comme le positionnement des yeux au sommet du crâne (comme chez les crocodiles) ou bien la forme du bassin*.
MAIS, ce n'est pas tout ! Ces fossiles ont totalement bouleversé la classification des Mammifères...

2 - Classification des Cétacés dans l'arbre du Vivant

Comme nous l'avons déjà dit, les baleines font partie de la classe des Mammifères. Jusqu'à présent, c'est clair. La découverte des fossiles des Archeocètes ajoutée au progrès scientifique ont permis de constater que les Cétacés (baleines, dauphins et compagnie) sont compris dans le groupe des Artiodactyles, autrement dit les mammifères possédant un nombre de doigts pair (2 ou 4). Etant plutôt généreux, voici quelques animaux très connus du grand public inclus dans le groupe des Artiodactyles : girafes, vaches, cerfs, hippopotames, chameaux, porcs, antilopes... bref une ribambelle ! Retenez cette phrase : les Cétacés et les Artiodactyles forment un groupe à part entière, nommé Cétartiodactyles. Comme d'habitude, prouvons-le ! 
Premièrement, d'un point de vue morpho-anatomique, les Artiodactyles possèdent un astragale* à deux poulies*. L'astragale est un os de la cheville. Une poulie correspond à une surface articulaire au niveau de l'os, les sortes de plateaux indiqués par les flèches noires sur les images ci-dessous. Or, en analysant le squelette de Pakicetus, dont je vous parlais juste au-dessus, on s'est rendu compte que son astragale était composé aussi de deux poulies.

Astragale de trois spécimens. Les flèches noires représentent les poulies. Les Mesonychia  étaient un ordre de carnivore qui avaient des ancêtres communs avec les Artiodactyles et les Cétacés. Diacodexis est également éteint.  

Dans un second temps, les analyses génétiques plus poussées ont permis de conforter cette hypothèse. Les scientifiques ont alors analysé les gènes codant pour des protéines mitochondriales* et ont déterminé que les Artiodactyles et les Cétacés partagent de nombreuses séquences d'ADN similaires. Par ailleurs, une analyse des génomes nucléaires (autrement dit du noyau des cellules) d'espèces d'Artiodactyles et de Cétacés a permis de montrer que les plus proches parents des Cétacés actuels sont les... Hippopotames !! Qui l'eut cru ? En fait, les chercheurs ont travaillé sur les éléments transposables (ou rétrotransposons) qui sont des fragments d'ADN libres se déplaçant dans le génome. D'une génération à l'autre, ces petits morceaux se copient et se fixent aléatoirement dans le génome. Ainsi, la probabilité qu'un même élément transposable se situe parfaitement au même endroit au hasard chez deux espèces est très infime. Si cela arrive, cela signifie que ces deux groupes d'espèces, en l'occurrence les baleines et les hippos, ont hérité ce fragment d'ADN d'un ancêtre commun. Nous pouvons ainsi dénoter quelques autres points communs entre ces deux taxons comme la capacité d'allaiter leurs petits sous l'eau, ou bien l'emplacement des orbites sur le haut du crâne et un épiderme dépourvu de poils et de glandes sébacées. 
En définitive, nous avons vu que les Cétacés et les Hippopotames étaient proches phylogénétiquement et que leurs ancêtres avaient quatre pattes ! Mais, une chose devrait vous sauter à l'esprit, quand et comment les Cétacés ont perdu leurs deux membres postérieurs ?!

3 - Les Cétacés ont perdu leurs deux membres postérieurs

Pour comprendre la perte des pattes postérieures chez les Cétacés, il faut continuer à retracer leur histoire évolutive. Nous nous étions stoppés à l'époque de Pakicetus, il y a 50 Ma environ, que nous avions qualifié de semi-aquatique : il complétait probablement son régime carnivore par quelques poissons pêchés dans des fleuves non loin de l'ancien océan Téthys, soit au niveau du Pakistan actuel. Depuis, les cétacés ont beaucoup évolué, et très rapidement ! Voici un rapide retraçage de leur phylogénie. 

Squelette de Pakicetus attocki


Il y a 48 Ma, c'est au tour d'Ambulocetus d'émerger, représentant parfaitement la transition entre les milieux terrestre et aquatique. Les mensurations de ses quatre membres sûrement palmés étaient similaires à celles des Loutres. Il était donc amphibie, il passait la majeure partie du temps dans la flotte. La structure de ses vertèbres laisse penser à un mode de déplacement dans l'eau très proche de celui des cétacés actuels, c'est-à-dire en ondulant le corps de bas en haut (notons que les poissons, a contrario, font onduler leurs corps latéralement). Ambulocetus chassait à proximité des côtes et retournait sur la terre ferme pour se reproduire.

Ambulocetus (reconstitution)

Il y a 47 Ma, Maïacetus conquit les océans. Son mode de vie était similaire à celui d'Ambulocetus. Et, petite anecdote (mais si importante pour la recherche), un fossile assez particulier a été retrouvé : celui d'une femelle Maïacetus portant en elle son fœtus ! Le gosse est tourné la tête la première en direction de l'utérus de la femelle, suggérant bien que la mise à bas était terrestre ! En effet, en milieu aquatique, la naissance du bébé se fait la queue la première, évitant ainsi tout risque de noyade !

Reconstitution (vraiment très) simpliste de Maiacetus


Faisons un plus grand saut dans le temps pour parvenir à -38 Ma. Et c'est au tour de Cynthiacetus d'entrer en jeu, un cétacé totalement inféodé au milieu aquatique, en témoignent ses caractéristiques morpho-anatomiques. L'absence de pattes arrière et la présence de palettes natatoires au niveau des membres antérieurs démontrent que cet animal se déplaçait à temps plein dans l'eau ! Il se mouvait à la manière des cétacés actuels, en exerçant des mouvements verticaux avec sa nageoire caudale (la "queue" en quelque sorte).

Squelette de Cynthiacetus (reconstitution)


Finalement, les changements de la morphologie de ces animaux au cours de la transition milieu terrestre/milieu aquatique sont nombreux.
Déjà, ce passage à l'eau s'est accompagné par un allongement du crâne et par une migration des narines au sommet de celui-ci (ce qui formera l'évent plus tard !), ce qui permet de respirer à la surface sans sortir la tête de l'eau. En plus de cela, le corps s'est aussi allongé, devenant ainsi de plus en plus hydrodynamique.
Parallèlement aux narines, les dents évoluent en fonction du régime alimentaire. Elles deviennent davantage similaires (#homodontie, toi-même tu sais) et permettent de s'emparer de poissons. Les baleines à fanons (donc dépourvues de dents) apparaissent plus tard.
De même, les membres antérieurs se transforment en palettes natatoires. Et bien qu'ils ne ressemblent pas vraiment, à vue d’œil, aux pattes d'un Mammifère terrestre ; anatomiquement, ils sont quasiment identiques. On y observe les phalanges, le radius, le cubitus, l'humérus et l'omoplate !

Membres chiridiens (comprenez membre de Tétrapode) d'un humain, d'un chien, d'un oiseau et d'une baleine. La structure du membre est la même chez ces quatre taxons de Tétrapodes. De haut en bas, on y observe : humérus (marron clair), radius (blanc), cubitus (rouge), phalanges (marron foncé).

En revanche, l'articulation du coude a disparu, la peau entre les doigts s'est bien aplanie et tendue et les doigts se sont allongés, au cours du temps : c'est pratique pour la nage ! On parle alors d'hyperphalangie. Quant aux membres postérieurs, ils ont peu à peu régressé jusqu'à disparaître ou ne laisser que de vulgaires vestiges. Les quelques os pelviens résiduels sont reliés au muscle ischio-caverneux qui permet de maintenir le pénis en place dans la fente génitale des mâles.
En plus de ces modifications des membres, le bassin se détache de la colonne vertébrale permettant alors d'améliorer la mobilité de l'animal.

Au fil du temps, nous nous rapprochons de la forme des baleines et dauphins actuels. Mais, je n'ai pas fait cet article pour vous présenter chaque ancêtre des Cétacés actuels ni même chaque caractéristique qui leur est propre (quelques étapes dans l'arbre du vivant suffisent !), je veux juste que vous preniez conscience que retracer la phylogénie d'un groupe d'espèces est fascinant. Avec l'apport des fossiles trouvés majoritairement dans l'ancienne mer de Téthys, la comparaison de ces mêmes fossiles avec les squelettes des animaux modernes ainsi que les progrès en génétique, les scientifiques se sont presque mis d'accord pour dire que les hippopotames sont le groupe-frère des cétacés actuels. Ils partagent ainsi un ancêtre commun qui était terrestre (4 pattes !) et qui a engendré des descendances s'étant adaptées peu à peu au milieu aquatique. Dans un prochain article, je parlerai de la différenciation de ces spécimens en baleines à fanons actuelles (Mysticètes) et en baleines à dents  actuelles (Odontocètes).

Voilà, j'espère que cet article de paléontologie vous a bien intéressés. J'espère vous avoir appris plusieurs choses et j'espère aussi que vous êtes parvenus à retenir quelques petites infos ou anecdotes à sortir lors de repas de famille !

Merci pour votre passage et votre fidélité et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre ! :)



Lexique :
- cuspide : éminence de la couronne sur la face supérieure des dents. En gros, une cuspide est une pointe.
- homodontie : "homos" veut dire "pareil" et "odous" veut dire "dent", en grec ancien. 
- bassin : l'ilion chez Pakicetus serait plus court que l'ischion, ce qui favoriserait le déplacement dans l'eau. 
- poulie : c'est une surface articulaire au niveau de l'os. Les Périssodactyles (équidés, rhinocéros et tapirs) ont une unique poulie au niveau de l'astragale contrairement aux Artiodactyles qui en ont deux !  
- mitochondrie : c'est un organite (un élément) présent dans les cellules vivantes et permettant, notamment, de produire l'énergie nécessaire au fonctionnement cellulaire. Analyser le génome mitochondrial entre plusieurs organismes permet d'établir des liens de parenté entre eux. 

Sources : 
- Dan Graur et Desmond G. Higgins (1994). Molecular evidence for the inclusion of cetaceans within the order Artiodactyla. Molecular Biology and Evolution. 
- Shimamura et al. (1997). Molecular evidence from retroposons that whales form a clade within even-toed ungulates. Nature
- www.britannica.com/animal/Pakicetus (photo Pakicetus)
- vidéo Youtube de la chaîne StopScience "Origine et évolution des baleines et des dauphins".
- Il était une fois nos ancêtres, une histoire de l'évolution (2004). Richard Dawkins. Editions Robert Laffont.
- Guide critique de l'évolution (2009). Guillaume Lecointre, Corinne Fortin, Gérard Guillot et Marie-Laure Le Louarn-Bonnet. Editions Belin.
- www.cetaces.org/fiches/dauphin-de-risso/ (photo Dauphin de Risso)
- www.mnhn.fr (photo squelette Cynthiacetus)
- www.reseau-canope.fr/docsciences/Squelette-de-Pakicetus-attocki.html (photo squelette Pakicetus)









jeudi 12 juillet 2018

Le Trithémis pourpré, une libellule voyageuse

Depuis le début du XXème siècle, les températures des océans et de l'air ne cessent d'augmenter du fait de l'émission des gaz à effet de serre qui absorbent le rayonnement infra-rouge émis par la surface terrestre et contribuent ainsi à cet effet de serre. On parle évidemment du réchauffement climatique global. Cette augmentation considérable des températures engendrent de nombreuses conséquences, notamment écologiques, sur la biodiversité et les aires de répartition de la faune et de la flore. En effet, le réchauffement climatique provoque le déplacement des espèces, notamment depuis l'équateur vers les pôles et des plaines vers les sommets. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce ne sont pas les individus eux-mêmes qui se déplacent ou qui migrent, plutôt l'aire de répartition qui est modifiée (étendue, rognée, ou simplement déplacée). On définit l'aire de répartition comme une zone d'habitat favorable liée aux conditions climatiques (soleil, eau....) et à la présence de nourriture, le plus souvent. Ainsi, quand la température change, l'aire de répartition se déplace, emportant avec elle certaines espèces animales ou végétales adaptées à ces conditions. 
Cependant, je précise que le réchauffement climatique n'est pas la seule raison à l'origine de ces modifications d'aires de répartition. La destruction de l'habitat par l'Homme ou bien l'arrivée d'espèces envahissantes peuvent aussi provoquer ces dérèglements. 


Aujourd'hui, je vous présente une jolie libellule qui reflète bien ce phénomène : la libellule purpurine ou Trithémis pourpré (Trithemis annulata).
  • Comment reconnaître le Trithémis pourpré ? 
Comme son nom l'indique, la couleur pourpre rosé prédomine au niveau des zones thoracique et abdominale, chez les mâles ! En effet, chez cette espèce, le dimorphisme sexuel est marqué, on distingue ainsi bien le mâle de la femelle, cette dernière présentant des teintes plus jaunâtres.
De plus, nous pouvons noter la couleur de leurs pattes plutôt noire unie. L'abdomen est étroit et les ailes sont pourvues de nervures rouges chez les mâles. Les yeux, quant à eux, sont bicolores (rouges et bleus). 

Libellule purpurine ou Trithémis pourpré (Trithemis annulata), mâle. Lac des Escarcets, Var (83). 

Tiens, je vous présente rarement les mues de libellules dans ce blog. Une mue, ou une exuvie, est l'enveloppe que le corps de l'animal a quittée lors de la métamorphose et qui laisse place à une nouvelle cuticule (ou "peau") toute propre, toute belle ! Un peu comme si vous peliez après un sale coup de soleil ! 
Vous trouverez les mues de libellule accrochées à une tige, une feuille ou un rocher près d'un cours d'eau. Pour reconnaître l'exuvie de Trithemis annulata, observez la dernière petite pointe recourbée dorsale de l'abdomen (autrement appelée épiproctre (à tes souhaits)), cette pointe doit dépasser nettement l'abdomen. De plus, assurez-vous que l'abdomen soit ornée de pointes dorsales formant une crête. Enfin, la tête doit être plutôt arrondie. Voilà, vous pourrez désormais la prélever, la déposer dans un tube et l'exposer fièrement sur votre table de chevet !  

Mue ou exuvie de Trithemis annulata (source : ONEM).


  • Pouvons-nous le confondre avec une autre espèce ? 
Il est rare de pouvoir confondre le Trithemis pourpré avec une autre espèce de libellule. Une erreur possiblement imaginable serait de la mélanger avec le Crocothémis écarlate (Crocothemis erythraea). Ce dernier possède un abdomen large et plutôt de couleur rouge écarlate, comme son nom l'indique. Mais bon, après une observation attentive, la tâche d’identification ne devrait pas être bien compliquée !  

Crocothémis écarlate (Crocothemis erythraea) mâle (Source : INPN). 

  • Où le trouvons-nous ? 
Comme la plupart des libellules, les adultes sont dépendants du milieu aquatique. Ils fréquentent les cours d'eau, les mares, les étangs, les marécages, bref tout ce qui mouille ! Ils pondent ainsi leurs œufs sur des feuilles de plantes aquatiques. Des larves en émergent, et continuent leur développement au fond des eaux stagnantes ou légèrement courantes. C'est là qu'elles peuvent ainsi chasser les petits invertébrés aquatiques.

Venons-en à son aire de répartition, ce qui nous intéresse le plus dans cet article finalement. A l'origine, Trithemis annulata est présente dans la majorité du territoire africain et dans une partie de l'Asie occidentale. Or, nous avons émis précédemment que l'aire de répartition d'une espèce est associée aux conditions physico-chimiques du milieu comme la gamme de température. De ce fait, depuis quelques décennies, son aire de répartition ne cesse de s'étendre vers les latitudes plus au Nord. Voilà son périple...  Trithemis annulata aurait franchi le détroit de Gibraltar en 1975, selon l'ONEM (Observatoire Naturaliste des Écosystèmes Méditerranéens). Elle a ensuite été observée en Andalousie en 1978. Depuis, elle ne cesse de progresser vers le Nord, en longeant les côtes portugaises et espagnoles ou en empruntant les cours d'eau s'enfonçant dans les terres comme le fleuve de l'Ebre au Nord de l'Espagne. Ensuite, certains individus ont été perçus pour la toute première fois en France en 1989 sur l'île de beauté, provenant probablement de l'île voisine, la Sardaigne. Ce n'est qu'en 1994 qu'elle atteint le sol français continental dans les Pyrénées-Orientales (66). Elle conquiert alors plusieurs départements de la moitié sud de la France, jusqu'en Charentes-Maritime (17) en 2005 ! Ainsi, vous pourrez voir voler cette jolie libellule d'Avril à Novembre ! 

Lac des Escarcets, Var (83). Type de milieu fréquenté par T. annulata

Même si la température moyenne a augmenté dans l'Hémisphère Nord, nous constatons une très grande capacité d'adaptation de cette libellule au climat tempéré. Le Trithémis pourpré est parvenu à coloniser de nouvelles régions, des biotopes variés (des simples cours d'eau jusqu'aux gravières en passant par les mares et tourbières). De ce fait, il est important de noter que la moindre observation naturaliste apporte une grande précision sur la répartition de cette espèce. N'hésitez pas alors, si c'est le cas, à déposer une observation sur les plateformes naturalistes mises en ligne (comme Faune LR ou Faune PACA, l'Observatoire Naturaliste du Gard etc...). Chaque petite observation d'un individu vivant ou mort, d'une mue, d'une larve, d'un œuf contribue à étoffer nos connaissances sur l'espèce, sa répartition, sa phénologie* et à rendre plus pertinentes les analyses statistiques. Bref agissez les amis ! 

Trithemis annulata

Une autre libellule, également d'origine africaine, a été observée pour la première fois en France, dans le département de l'Aude en 2017, venue d'Espagne où elle a été vue pour la première fois dans la région de Murcie en 2012. Elle s'appelle Trithemis kirbyi. Là aussi, il est important de suivre l'évolution du déplacement de son aire de répartition. A vos carnets ! 

Trithemis kirbyi, à Aguilas en Espagne, en 2015 (Photo : Pélissié M.)


Voilà, j'espère que ce petit article vous a intéressés ! N'hésitez pas à le partager via les réseaux sociaux si vous l'avez apprécié. Quant à moi, je vous dis à bientôt sur l'Odyssée Terrestre !
Je remercie Mathieu pour quelques précisions apportées à cet article ! :) 


Lexique :
- phénologie : Etude de l'apparition d'événements périodiques dans le monde vivant déterminée par les variations saisonnières du climat. Par exemple, ici, nous pouvons étudier les observations de cette libellule en fonction des mois et saisons.

Sources
HENTZ J-L, DELIRY C. & BERNIER C. (2011). Libellules de France, guide photographique des imagos de France métropolitaine. Gard Nature/GRPLS, Beaucaire, 200 pp.
- www.onem-france.org
- inpn.mnhn.fr
- pour certaines définitions, Wikipedia fait l'affaire ;)
- photo du lac des Escarcets (www.coeurduvartourisme.com)

lundi 2 juillet 2018

Le plus grand lézard d'Europe !

Les lézards, avec les serpents et les amphisbènes*, font partie du groupe (ou ordre) des Squamates, autrement dit les "reptiles à écailles" ("squama"signifiant "écaille" en latin). 
Les lézards sont facilement reconnaissables par le grand public : un corps allongé et tapissé d'écailles, deux paires de pattes, et l'absence d'oreille externe, ils ne possèdent, en effet, que deux orifices sur les côtés de la tête. 
En fait, le terme "lézard" est un peu ambigu, il englobe de nombreuses familles auxquelles font partie les gekkos, les tarentes, les seps, les hémidactyles ou bien les lézards au sens strict ! Dans le langage courant, le "lézard" est un Squamate appartenant à la famille des Lacertidés dont font partie le célèbre lézard des murailles (Podarcis muralis) que l'on croise partout dans les jardins, villes et autres milieux, ou bien le lézard vert occidental (Lacerta bilineata) que j'ai déjà eu l'occasion de vous présenter sur ce blog (l'article est à lire ou relire ici !). Ainsi, en France métropolitaine, nous dénombrons une petite quinzaine d'espèces de Lacertidés. Et celle que je souhaite vous présenter aujourd'hui est le lézard ocellé (Timon lepidus) !

Lézard ocellé (Timon lepidus) - Pompignan, Gard (30)

En moyenne, la longueur du lézard ocellé varie entre 50 cm et 70 cm pour les mâles et entre 40 cm et 50 cm pour les femelles (queue comprise !), même si certains spécimens de 90 cm ont déjà été observés, cela restant rare ! Ses mensurations justifient bien sa qualification de lézard le plus grand d'Europe ! En dépit de certaines légendes relatant qu'il attaque les viticulteurs dans leurs champs de vignes, le lézard ocellé est un reptile assez farouche. Alors n'ayez crainte, il y a plus de chances que ce soit lui qui vous repère le premier et fuit dans les broussailles ! 
Pour comprendre le sens de son nom vernaculaire, il faut se focaliser sur la couleur et les motifs de sa robe écailleuse. Son corps est de couleur vert brillant, ponctué de plusieurs ocelles bleus. Enfin, ces teintes concernent plutôt les adultes. A l'état juvénile, Timon lepidus est, à l'inverse des adultes, de couleur brune, toujours ornée d'ocelles, mais blancs cette fois-là. Au cours du temps, le jeune mue et sa robe se rapproche de celle de ses parents.
Quant au dimorphisme sexuel (c'est-à-dire la différence visuelle entre mâle et femelle), il est légèrement marqué. Globalement, le mâle est plus gros et long, sa tête est plus massive et robuste, puis son corps est plus vivement coloré. Il y aurait également une histoire du nombre d'écailles ventrales différent selon le sexe, mais il pourrait varier selon les sous-espèces et les individus, bref, restons sur les caractères bien plus visibles à l’œil nu sans avoir à manipuler la pauvre bête !

Une femelle (à gauche) et un mâle (à droite)

L'aire de répartition du lézard ocellé s'étend du Nord-Ouest de l'Italie jusqu'au détroit de Gibraltar, en passant par le Sud de la France (Provence, Languedoc-Roussillon, vallée du Rhône), l'Espagne et le Portugal. Il est aussi présent localement dans le Massif central et dans les Landes et la Gironde.
Ce reptile affectionne les milieux ouverts et ensoleillés, principalement les garrigues et les pelouses rocailleuses parsemées d'arbustes. Il peut ainsi trouver refuge dans les terriers de lapins abandonnés ou dans les anfractuosités de la roche, où il peut aussi se nourrir et réguler sa température interne. En effet, l'ombre et l'hygrométrie apportées par l'abri permettent par exemple d'abaisser sa température corporelle.
Ah et puisqu'on parle de bouffe, que mange-t-il exactement ? Le lézard ocellé est essentiellement insectivore, il se nourrit principalement de Coléoptères, d'Orthoptères (criquets, sauterelles, grillons) et autres insectes. Mais, ne nous le cachons pas, s'il a la possibilité de se mettre un escargot, une limace ou une araignée sous la dent, il le fera ! De même, si l'opportunité se présente à lui, il peut se sustenter de quelques fruits comme ceux du Genévrier, par exemple, un arbuste commun dans les garrigues, mais pas seulement ! Egalement de quelques petits rongeurs, d'oisillons, d'amphibiens ou de petits reptiles. Enfin, il arrive aux adultes de se nourrir de quelques juvéniles qui auraient le malheur de croiser leur chemin... Excellent.

Exemple de milieu fréquenté par le lézard ocellé

Il est vrai que la présence de galeries ou de trous dans les roches puissent les protéger face à des attaques furtives de Circaètes Jean-le-Blanc (Circaetus gallicus), de Buses variables (Buteo buteo) ou de Milans noirs (Milvus migrans) qui roderaient dans les airs ou encore des Couleuvres de Montpellier (Malpolon monspessulanus) qui vadrouilleraient dans les parages... De même, certains animaux plus opportunistes, tels que les sangliers ou les rats, pourraient aussi s'en nourrir. En fait, comme de nombreux reptiles, le Lézard ocellé est au centre de la chaîne alimentaire. S'il venait à disparaître, il en découlerait quelques conséquences écologiques importantes...

En France, les populations de ce lézard sont en déclin, comme le montrent certains chiffres. Sur les 3 dernières générations (15 à 18 ans), la population nationale aurait connu une réduction de 30%. Certaines populations historiques se sont même éteintes à quelques endroits, c'est le cas de l'île de Porquerolles... Les raisons de cette diminution drastique de l'effectif à l'échelle nationale sont multiples. Parmi elles, les principales causes sont la fragmentation de son habitat due à l'urbanisation des zones naturelles et la fermeture progressive des milieux (par la reforestation par exemple). Mais c'est pas tout ! Ces dernières années, les populations de lapins de Garenne ne cessent de décroître, du fait de l'urbanisation et des maladies virales (comme la myxomatose). Or, si vous avez été attentif, précédemment, j'écrivais que Timon lepidus profitait malignement des terriers creusés par les lapins en guise d'abri. Et donc, moins de lapins > moins de terriers > moins d'abris > les lézards ocellés s'avèrent plus vulnérables... Un autre exemple, dans la plaine de la Crau cette fois, illustrant la diminution des effectifs de cette espèce de reptile en France concerne l'utilisation de vermifuges* par les éleveurs pour protéger leur bétail contre les parasites. Une fois le médoc' ingéré par le mouton, ses fèces sont contaminées et inévitablement consommées par des Coléoptères coprophages*, constituant un élément essentiel du régime alimentaire du Lézard ocellé. Voilà ce dernier contaminé aussi...
A tout cela s'ajoute le ramassage illégal du lézard pour décorer les terrariums.
Bref, tous ces phénomènes expliquent de façon évidente la décimation des populations du Lézard ocellé. Pour tenter d'y remédier, un Plan National d'Action (PNA) a été élaboré dans l'optique de restaurer les populations viables.
Ainsi, le Lézard ocellé est considéré comme "quasi-menacé" (NT) sur la liste rouge mondiale de l'UICN au niveau européen et "vulnérable" (VU) sur la liste rouge française.

Lézard ocellé (Timon lepidus)
Selon les scientifiques, il existerait en Europe 4 sous-espèces de Timon lepidus, c'est-à-dire des groupes d'individus qui échangent très peu de gènes entre eux (ie qui se reproduisent très peu entre eux). Ainsi, la sous-espèce la plus commune, que l'on croise en France, en Italie, et dans la grande partie de la péninsule ibérique, est Timon lepidus lepidus. Les autres sous-espèces se trouvent au Sud-Est de la péninsule ibérique et au niveau de la Galice. La dernière, quant à elle, est endémique d'une île de la Galice.

Voilà, j'espère vous avoir appris quelques choses sur ce joli lézard à l'apparence si robuste mais si fragile en réalité. Protégeons-le !

A bientôt sur l'Odyssée Terrestre !

Lexique :
- Amphisbène : reptile ressemblant à un serpent mais qui a un mode de vie fouisseur (sous terre !).
- vermifuge : ici, le vermifuge en question dans la plaine de la Crau est l'ivermectine, un médicament utilisé pour traiter les parasites comme la gale.
- coprophagie : traduit la consommation de matières fécales.

Sources :
- inpn.mnhn.fr/accueil/index
-inpn.mnhn.fr/docs/LR_FCE/Rapport-Eval-Reptiles-Amphibiens-metropole_Actualisee-16-01-2017.pdf
- www.cenlr.org/sites/www.cenlr.org/files/documenst_communs/rnrgg/Compte_rendu_Lézard_ocellé_RNRGG_2014.pdf
- photo lézards ocellés mâle et femelle : Gabriel Gonzalez (www.flickr.com/people/gaby1/).
- base de données des reptiles : reptile-database.reptarium.cz/
- Guide Delachaux des Amphibiens et Reptiles de France et d'Europe, de Speybroeck Jeroen (2018). Edition DELACHAUX & NIESTLE.