dimanche 30 juillet 2017

Les rois de la Méditerranée - Méditerranée#2

S'il y a bien un animal marin qui est mis en avant, c'est lui : le dauphin ! Il est vrai que dans le monde animal, il jouit d'une place privilégiée, en tant que simple icône ou animal charmeur ou bien connu pour ses capacités intellectuelles particulières. Paradoxalement, le dauphin m'a longtemps agacé à cause de cette image exagérée de star des animaux qui lui colle à la peau. Cependant, cela fait 4 ans que je les côtoie presque quotidiennement et j'avoue qu'ils me fascinent, à présent ! 
Dans cet article, nous n'allons pas nous attarder sur le fait que le dauphin possède de nombreuses adaptations à la vie sous-marine (sûrement dans un prochain). Ici, parlons plutôt d'éthologie. Les comportements de cette espèce sont tout simplement époustouflants. Les dauphins vont directement à la rencontre des individus d'espèce différente, un comportement rare chez les "grands" animaux. Cela est mis en évidence par le caractère joueur et curieux de ces mammifères. 

Les dauphins sont évidemment des animaux sociaux (en général). Comme dans de nombreuses autres communautés animales, ils ont développés des moyens de communication à la fois visuels et sonores. Ils peuvent émettre deux types de sons : des cliquetis et des sifflements. Ces derniers pourraient être produits soit par un passage d'air au niveau du larynx ou soit par une expulsion d'air au niveau du melon* (les débats scientifiques sont toujours très ouverts). Un véritable langage ! 
Chaque dauphin possède sa propre carte d'identité sonore, lui permettant d'être reconnu individuellement dans un groupe. Chaque individu est caractérisé par un sifflement du "nom" de sa mère, puis un sifflement d'appartenance à un groupe et un sifflement propre à lui-même. 
Les cliquetis sont eux émis par des sacs d'air au niveau du melon. Cet organe est spécifique aux Odontocètes (opposés aux Mysticètes : les baleines) chez les cétacés. Les cliquetis se propagent dans l'eau et rebondissent sur des obstacles. Le dauphin peut alors estimer la distance le séparant de l'objet suivant le temps que la son a mis à revenir. On appelle ce phénomène : l'écholocation.


La communication visuelle est plus simpliste et facile à interpréter pour un humain. Les sauts sont un autre moyen de communication assez populaire ! Sortir de l'eau permet d'accroître la vitesse de déplacement du fait de la moindre résistance dans l'air plutôt que dans l'eau. Ces sauts peuvent traduire une action de fuite, d'amusement ou bien un duel entre jeunes mâles concurrents (montrer sa supériorité en vitesse pour séduire une femelle, par exemple). Les sauts provoquant des éclaboussures sont synonymes d'alerte à la pêche ! Le dauphin crée une onde de choc suffisamment importante à la surface pour étourdir les petits poissons à fleur d'eau. Mais cela peut aussi être synonyme de joie entre congénères. 
Mentionnons également un autre signal visuel peu connu : le claquement de la nageoire caudale à la surface de l'eau, de la part du dauphin leader du groupe. Il soulignerait un ordre de plongée immédiate de l'ensemble du groupe. 

Après avoir parlé de la communication entre individus, étudions la construction des groupes de dauphins. La composition de ceux-là évoluent durant les cycles de mise à bas et de pêche. Chaque groupe est constitué de plusieurs familles. Cependant, il n'est pas rare de voir de véritables pouponnières de bébés dauphins, c'est-à-dire des petits groupes composés de mères et bébés. Cette isolement s'explique par le fait que les nourrissons seraient trop handicapants pendant les sessions de pêche. Alors ce groupe sans mâles serait plus vulnérable face aux prédateurs ? Non ! En Méditerranée, le nombre de prédateurs est limité ! Ainsi, les phases d'apprentissage évoluent suivant l'âge des jeunes. Chez les dauphins, l'apprentissage se fait par mimétisme et en jouant. Le gosse apprend à maîtriser tous les mouvements et à améliorer la réactivité dans ses gestes. Une fois sevré (entre 10 et 18 mois), il apprendra à pêcher en groupe avec les autres individus. La période d'éducation varie en fonction de l'espèce.

Préalablement, si j'écrivais que le dauphin me fascine, c'est grâce à son comportement avec les autres individus. Et ce qui est intéressant, c'est de savoir que les dauphins ont conscience que leur langage n'est pas compréhensible par tous. En effet, le langage peut aussi être différent entre espèces dissemblables ou semblables. Les dauphins s'approchent de "l'interlocuteur" pour lui transmettre un message visuel (invitation au jeu, émission de bulles pour l'éloigner,...).
Mais ne pensez pas que chaque dauphin qui se rapproche d'un individu inconnu (toi par exemple) est animé par la curiosité et ne tient pas compte d'un quelconque danger ! Chacun doit suivre un "protocole". Tout d'abord, 2 ou 3 cétacés se détachent du groupe et évaluent l'objet/individu inconnu au bataillon, par écholocation et contact visuel. On les nomme les "ambassadeurs". Ce sont des dauphins adultes et en bonne santé. Après s'être écartés, ils communiquent la nature des informations au reste du groupe. Si l'approche peut être perçu comme un danger, les ambassadeurs se placent entre les membres sensibles du groupe et l'objet/individu dit "dangereux".

Voilà ce qu'il en est globalement de l'éthologie. On peut vous citer maintenant quelques adaptations (peu connues) à la vie sous-marine. Bon, déjà, rien d'étonnant, ce sont des mammifères, ils possèdent alors des poumons ! Cependant, l'utilisation de ces organes n'est pas la même qu'à l'air libre. Ces animaux se nourrissent sous l'eau, il peuvent être en apnée durant une quinzaine de minutes. Cette performance leur est permise par un fonctionnement des muscles très particulier en condition anaérobique (c'est-à-dire où la concentration en dioxygène est faible).Le dauphin a la capacité de renouveler  quasiment l’entièreté des gaz contenus dans ses poumons, 90% pour être précis (à titre de comparaison, nous en renouvelons seulement 15%). Si l'oxygène est abondant dans ses poumons, le dauphin doit être capable de conduire ce carburant jusqu'aux muscles et aux organes, et plus rapidement lorsqu'ils sont en activité plutôt qu'au repos ! Une fois de plus, le roi de la Méditerranée nous surpasse car il possède deux fois plus de globules rouges que nous dans le sang ! De même, le dauphin produit un quantité astronomique de myoglobines : dix fois plus que chez l'Homme ! Cousine de l'hémoglobine que nous possédons abondamment, cette protéine permet non pas le transport de l'oxygène mais son stockage en des endroits précis. Ainsi, cette molécule est présente de façon abondante près des muscles où l'oxygène peut être mobilisé très rapidement.
Ensuite, le sang, comme chez les mammifères terrestres, permet de maintenir une "bonne" température corporelle. Sauf que dans l'eau, les déperditions thermiques ne sont pas identiques à celles dans l'air. C'est alors qu'intervient le Rete mirabile, littéralement le "réseau admirable". C'est un système anatomique associant veines et artères permettant de réchauffer l'animal . Bon, partons d'un point simple. L'eau froide tend, logiquement, à refroidir le dauphin. Cette chaleur, que l'on associe à de l'énergie, est perdue, mauvais pour le dauphin ! Leur système sanguin ressemble à un gros nœud de vaisseaux sanguins, le sang chaud circulant dans les artères est refroidi avant d'arriver aux extrémités et ce par les veines ! Ainsi le différentiel de température entre le sang chaud arrivant et le milieu est moindre et le choc de déperditions thermiques est diminué.

Allez, dernier petit exemple d'adaptation à la vie sous-marine. Les dauphins sont connus pour être d'excellents joueurs et compagnons maritimes. Et très rapides en plus (jusqu'à  km/h) ! Une grande vitesse peut-être due à leur peau si lisse... Lisse vous ai-je dit ? Hmm... pas tout à fait en réalité. En effet, sous l'eau, une importante vitesse crée des turbulences dans le milieu, ce qui ralentit considérablement l'animal. Lorsqu'il a atteint une certaine vitesse, la peau du cétacé se plie permettant un écoulement de l'eau plus efficace et une absorption des turbulences !

plissement de la peau du dauphin à grande vitesse de nage
Finalement, ce cétacé est une véritable torpille sous l'eau ! De quoi rendre jaloux la marine nationale ! En effet, l'absence de pavillon auditif (réduit en un "trou"), la rétraction des mamelles chez la femelle et celle du pénis chez le mâle lui permettent d'améliorer son hydrodynamisme. En fait, seules ses nageoires font saillie. En parcourant l'animal de l'arrière vers l'avant, on distingue l'imposante nageoire caudale jouant un rôle de propulsion de l'animal. Puis, l'aileron dorsal permet sa stabilisation. Enfin, les nageoires pectorales permettent au dauphin de s'orienter et de se stabiliser également. Ajoutons aussi que les cellules de la peau du dauphin sécrètent une substance "huileuse" permettant d'améliorer sa pénétration dans l'eau. 

Pour conclure, pour quelqu'un qui ne portait pas les dauphins particulièrement dans son cœur... j'ai un peu revu mon jugement. Tout ça grâce aux expériences que j'ai vécues et que je vis toujours en méditerranée ! On espère, Aurélien et moi, vous avoir convaincus que les dauphins sont des animaux totalement géniaux aussi bien sur le plan éthologique que biologique au sens strict du terme. Prochainement, nous publierons un petit article présentant les espèces de dauphin côtoyant les eaux méditerranéennes.   

Merci à tous d'avoir lu cet article ! Merci encore à Léonard ! A bientôt sur l'Odyssée Terrestre ! 

vendredi 14 juillet 2017

M...comme mer - Méditerranée#1

_Bon, comme vous l'avez compris, ce site a des odeurs de Provence, de garrigue...de Méditerranée quoi. Cependant, s'il y a un sujet qui a été moins abordé, c'est cette mer. Pourtant, ces paysages si reconnaissables ont bien été façonnés par cette mer. Tout comme les créateurs de ce site, cette région me donne des étoiles dans les yeux. Moi ? Je suis Léonard, camarade de Manon et d'Aurélien et, tout comme eux, à l'affût de tout ce que la nature peut nous montrer : ses tempêtes, ses îles, ses littoraux, ses coraux, ses poissons... Et c'est particulièrement cette mer que j'ai appris à écouter et à respecter (car elle n'a pas la taille d'un océan mais en a la force des tempêtes).

C'est d'ailleurs à cause de sa "petite" taille que les gens ne lui portent pas l'intérêt qu'elle mérite (à mon sens). C'est vrai après tout, une mer serait légèrement comparable à un bol, un récipient fermé dont on connaîtrait les moindres recoins. Bon...oui...mais non... c'est un poil plus compliqué. Ne serait-ce que dans notre région, la mer Méditerranée révèle de nombreux trésors peu connus (un léger paradoxe lorsque l'on voit les flux de touristes coloniser nos plages durant la période estivale). Et ces pensées sont tout de même compréhensibles. Sous l'eau, tout est rendu plus difficile : la visibilité est confuse, la pression, le manque d'air respirable (par l'homme), la difficulté à se mouvoir... Bref, autant de facteurs qui freinent un peu plus l'exploration que sur terre.

_Bon... Léonard, c'est bien mignon tout ça, mais pourquoi la méditerranée est-elle si particulière ?

_En effet, passons au concret. Caractérisons cette mer : un haut relief près des côtes et sa température.
Si les côtes de la région sont réputées pour être rocheuses et cisaillées en crête, dites-vous qu'il en va de même sous l'eau. Ainsi, la Méditerranée a une profondeur semblable à celle de l'Océan Atlantique (1300 mètres) mais connaît des pics de profondeur bien plus importants, jusqu'à 3000 mètres ! A contrario, des pics rocheux s'élèvent des profondeurs, on les appelle les hauts fonds. Et cela a un impact énorme sur les courants ! Imaginez un courant de profondeur rencontrant cette masse rocheuse. Une partie du flux marin va contourner l'obstacle, mais une autre partie va remonter à la surface en emportant avec elle tous les sédiments des abysses. Or, dans la nature, qui dit "sédiment" dit "vie", dit "chaîne alimentaire". A la surface, c'est une orgie de vie (et de nourriture) qui en émerge : mouettes, thons, dorades, dauphins, cachalots, baleines, raies, tortues, poissons-lune, ... et oui ! La Méditerranée, étant une mer presque fermée et caractérisée par un climat chaud, attirent de nombreuses espèces parfois inattendues. Pourtant, certaines d'entre elles sont bien communes dans nos eaux chaudes et poissonneuses ! (Je pourrais rajouter à la liste l'orque mais elle ne remonte jamais ou occasionnellement jusqu'à nos côtes françaises).
Chaque animal possède son propre régime alimentaire. De ce fait, la présence d'une espèce nous permet de supposer la présence d'une autre espèce pourtant peu visible depuis un bateau ou à la surface. Par exemple, s'il y a des cachalots et des globicéphales, c'est que des calmars se trouvent aussi dans la même région. D'autres indices peuvent aussi nous prouver leur présence : une blessure caractéristique sur les animaux, des calmars retrouvés dans les filets de pêcheurs, ...
Là est à mon sens le véritable trésor de la Méditerranée, et ce, près des côtes ou en haute mer ! La biodiversité marine de cette région est tout simplement incroyable : de nombreuses espèces mythiques, rares ou surprenantes côtoient nos côtes sans même que nous le sachions ! Mais laissez-moi vous parler de cela dans les articles à venir...

_Bon sinon, c'est bien intéressant tout ce que tu nous racontes, mais présente-toi aux lecteurs !

_Hooo désolé ! Je me suis emballé dans mon élan pseudo lyrique et j'en ai oublié les convenances. Comme je l'ai dit précédemment, je suis Léonard Pons, étudiant en biologie du vivant et des interactions individus-environnement. Si vous ne l'avez pas encore compris, mon dada, c'est la mer. Depuis petit, j'adoooore explorer ce milieu liquide, avant même d'avoir su nager.
Aujourd'hui, je suis en stage de reconnaissance/recensement des cétacés (ou autres bestiaux marins) de la région, sur le navire Moguncia de SARL EXOCET, proposant de la nage avec les dauphins. Du coup, j'en profite pour faire visiter notre mer aux personnes à bord. Et c'est en racontant ces expériences à Aurélien que l'idée nous est venue : écrire ensemble une petite série d'articles sur les espèces animales de la région. En plus, depuis plus d'un an, je m'essaie à la photographie sous-marine, lors de nos excursions, de quoi vous montrer quelques clichés !

_Merci Léo !
Voilà, on espère que ce petit article présentation vous a plu ! Durant l'été, quelques articles sur la biodiversité marine vont donc sortir ! En espérant que cette petite coopération vous plaira !
Merci et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre...enfin devrais-je dire marine ?!

mardi 11 juillet 2017

Mission laboratoire - CNRS#3

Dans les jours suivant une expédition sur le terrain, il est temps de rentrer au bercail : le laboratoire ! Le traitement des données et/ou des échantillons récoltés constitue une tâche incontournable dans l'avancée du projet. 
Dans notre cas, nous sommes rentrés des Pyrénées Orientales où nous avions travaillé sur une population d'Anacamptis coriophora, si vous vous en souvenez bien. A partir de là, plusieurs activités s'offraient à nous.
En premier lieu, nous avons traité des données récoltées pendant les sessions de terrain précédentes dans les régions corse et varoise (où nous n'étions pas encore là). 

D'abord, nous avons analysé la viabilité de graines issues de fécondations manuelles entre deux espèces d'Orchidée : Serapias lingua et Serapias cordigera
La première espèce, communément appelée Serapias à languettes, porte des fleurs rouge clair et des feuilles lancéolées (c'est-à-dire en forme de fer de lance,  le côté pétiole est plus large que l'apex). En France, on la trouve principalement du Sud-Ouest jusqu'au Puy-de-Dôme, en Corse et en Provence. Sa période de floraison s'étend d'Avril à Juillet selon les périodes d'ensoleillement et l'altitude du milieu qu'elle côtoie. Ensuite, Serapias cordigera, autrement appelée la Serapias en cœur, possède aussi des feuilles lancéolées ainsi que des fleurs mauves, dont le labelle est cordiforme (c'est-à-dire en forme de cœur). Elle fréquente, de même que S. lingua, les prairies humides et les bois, dans le Sud-Ouest, en Provence, en Corse et même jusqu'au Finistère ! Cette espèce fleurit d'Avril à Juin.  
Nous avons donc soigneusement ouvert en deux plusieurs fruits issus de croisements, pour chaque échantillon. Nous déposions alors les graines libres sur une boîte de pétri. Nous les observions à l'aide d'une loupe binoculaire. Celle-ci était reliée à un appareil photo connecté à l'ordinateur. Nous prenions alors des clichés afin d'analyser les graines plus facilement sur le logiciel Mesurim. Nous avons donc regroupé et compté les graines qui nous semblaient viables (avec la présence d'un net embryon), non viables et celles que nous parvenions pas à bien identifier. A noter que les graines observées étaient issues de différents types de croisement manuel : inter-spécifique (c'est-à-dire un croisement entre deux individus appartenant à une espèce différente) et intra-spécifique (c'est-à-dire un croisement entre deux individus appartenant à la même espèce). Comme Nina l'explique, on étudie les phénotypes et les génotypes des espèces parentales et des hybrides afin de mieux comprendre l'importance relative des barrières pré et post-zygotiques* dans l'isolement reproducteur de ces espèces. 

Serapias lingua

Serapias cordigera

Egalement, lors des premiers jours, nous nous sommes amusés à extraire de l'ADN de plante et  à amplifier la séquence, via la technique PCR : "Polymerase Chain Reaction". Elle permet d'obtenir à partir d'un échantillon d'importantes quantités d'un fragment d'ADN spécifique et de longueur définie, pour ensuite faire un séquençage. En amont, nous avons broyé sadiquement des feuilles d'espèces d'Orchidées différentes afin d'en extraire l'ADN. On les mélanges à plusieurs enzymes et réactifs PCR. Puis l'analyse PCR a été lancée. Cette expérience aurait pour but de réaliser un arbre phylogénétique de ces espèces et de mieux comprendre les liens de parenté qui les unissent.

Dans un deuxième temps, nous avons aussi traité les données récoltées pendant les sessions de terrain que nous avons effectuées, dans les Pyrénées justement.
Déjà, nous avons analysé les photos de labelles d'Anacamptis coriophora (cf article CNRS#2).  Sur le logiciel ImageJ, nous avons découpé le contour du labelle. Pour analyser exclusivement sa couleur, nous avons étudié la nuance de chaque pixel de l'image. Cette opération a été répétée pour les photos prises avec le filtre "visible" et le filtre "UV", comme dit dans l'article précédent.
Ensuite, c'est la partie traditionnelle des statistiques qui est entrée en jeu. Pour faire simple, nous avons d'abord transféré l'ensemble des pixels composant l'image du labelle sous forme d'un tableur. En fait, chaque nuance de pixel correspondait à une valeur numérique. Nous avons donc calculé la moyenne des valeurs, prises avec le filtre "visible rouge", puis "vert", puis "bleu" et enfin le filtre "UV". Nous avons aussi réalisé les écarts-type. Puis, comme pour toute analyse statistique, nous avons tracé des histogrammes, et réalisé une série de tests statistiques comme l'ANOVA, permettant de comparer des valeurs qualitatives et quantitatives. Au préalable de ce test, nous avons effectué des tests de normalité des données (test de Shapiro,...) et nous avons vérifié l'homoscédasticité (mot barbare signifiant "égalité des variances") entre les échantillons via le test de Bartlett

De plus, nous avons côtoyé, durant ce mois, une plateforme d'analyses en écologie chimique. C'est là que nous préparions les chromatoProbes. Et c'est aussi ici que nous analysions les odeurs d'orchidées capturées... En fait, c'est plutôt un boulot partagé entre l'Homme et le prolongement de son bras : la machine. Pour séparer et tenter d'identifier les molécules constituant les parfums de fleur, nous avons utilisé la méthode de la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrophotométrie de masse (en anglais, GC-MS). Cette double technique, si on peut dire, permet alors de séparer les différents composés d'un échantillon contenus dans le chromatoProbe, et de les identifier en fonction de leur rapport masse sur charge. Ainsi, nous obtenons des chromatogrammes : des sortes de graphiques sur lesquels se tracent des pics correspondant chacun à un composé chimique.

Voici un appareil GC-MS

On voit ici une grosse bouteille d'azote qui permet de balayer en continu la colonne. Les différentes composantes de l'échantillon se séparent ainsi en fonction de leur affinité avec la phase stationnaire. A la sortie de la colonne, les composantes sont détectées par le spectromètre de masse, relié au chromatogramme. 

On aperçoit ici dans chaque tube en verre un chromatoProbe, servant à piéger les parfums des fleurs

Voilà à quoi ressemblent les petites activités effectuées en laboratoire. C'est ainsi que se termine cette série spéciale CNRS. On espère que les différentes facettes que l'on vous a présentées vous ont plu. De notre côté, nous avons pris beaucoup de plaisir à effectuer ce stage. Il nous a permis de nous donner une idée, certes une petite, concernant la recherche. On a vraiment adoré l'ambiance au sein du CEFE. C'est vraiment drôle d'entendre depuis notre bureau les flux de connaissances qui virevoltent entre pièces dans le couloir "Interactions biotiques et bioculturelles".
On espère que ces articles vous ont intéressés ! N'hésitez pas à lire les deux précédents si ça n'a pas été fait (les liens sont ci-dessous) ! Nous tenons à remercier Nina ainsi que toute son équipe pour ce stage qui nous a apporté beaucoup !
Merci et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre ! :)

>L'art de la duperie sexuelle - CNRS#1
>Les sessions de terrain - CNRS#2

*Lexique :
- barrière pré-zygotique : l'isolation reproductive des espèces interdit l'accouplement ou la fécondation  (isolements éthologique, gamétique, temporel,...).
- barrière post-zygotique : empêche le développement d'adultes viables et féconds, soit par conception d'hybrides non viables ou par la stérilité de ces hybrides.

Sources photos des Orchidées :
-http://www.florealpes.com/fiche_serapiascordigera.php
-http://quelle-est-cette-fleur.com/Fiches-botaniques/Fiche-espece-serapias-lingua.php

dimanche 2 juillet 2017

Les sessions de terrain - CNRS#2

Etre chercheur scientifique signifie aussi être polyvalent : savoir travailler en laboratoire comme sur le terrain. Et même pour certains, savoir enseigner aux étudiants !
Nous avons donc effectué avec Nina quelques sessions de terrain, toutes dans les Pyrénées orientales. Comment se passe une session de terrain ?
Déjà, nous devons transporter avec nous tout type de vêtements, car nous pouvons nous attendre à tout type de météo. Mais pas seulement ! Nous devons aussi apporter tout le matériel de travail...assez encombrant. Vous vous en rendrez compte par la suite. 
Une fois que tout est prêt, nous pouvons prendre la route vers le pays catalan, aux alentours du célèbre massif du Canigou !
Nous avons travaillé premièrement sur une population d'Anacamptis coriophora, communément appelée Orchis punaise (en relation avec l'odeur d'une punaise qu'elle dégage). En France, on la trouve notamment dans les près humides et ensoleillés. La taille d'une inflorescence oscille entre 20 et 40 cm. Les petites fleurs qui la composent sont de couleur rosâtre (mais cela peut varier selon les sous-espèces !).
Ensuite, nous devons  vous l'avouer, nous avons mis environ 2h30 à trouver la population de coriophora. En fait, avant chaque sortie sur le terrain, une indicatrice (en l’occurrence une orchidophile) nous renseigne sur les localisations de la population. Hormis cette fois-là, les localisations GPS données étaient fausses ! Saperlipopette ! Nous avons donc tourné en rond mais fini par trouver !
Ici, on voit une inflorescence de plusieurs petites fleurs d'Anacamptis coriophora

Bon, passons aux choses sérieuses. Dans l'article précédent, nous avions souligné la relation très étroite qu'il existe entre une espèce d'Orchidée (voire une sous-espèce) et son pollinisateur. Nous étudions alors l'évolution des traits floraux "en tentant de quantifier la sélection que les pollinisateurs exercent sur ces traits", selon Nina.  Pour cela, nous avons identifié puis numéroté une population de 50 individus. Pour chacun d'eux, nous avons mesuré la hauteur de la plante entière et la hauteur de l'inflorescence. Ensuite, nous avons compté le nombre de fleurs par inflorescence. Cette dernière mesure permettra, a posteriori, de calculer le ratio "nombre de fruits/nombre de fleurs" (le fruit set dans le jargon de la bio) afin de se renseigner sur le succès pollinisateur.
Mais, nous avons aussi exercé une pollinisation manuelle en mettant en contact les pollinies d'une fleur et le stigmate de l'étamine d'une autre. Cette expérience permet de comparer les pollinisations naturelles et sauvages et donc les succès pollinisateurs.

Ensuite, c'est la partie la plus sympa que nous avons pratiquée. Nous avons prélevé les parfums émis par les pétales, à l'aide d'un instrument de pompage assez badasse à mon goût ! Au préalable, il nous fallait empaqueter chacun des individus. Ensuite, nous avons connecté les plantes ensachées à des chromatoProbes. Ce sont des petits (petits petits petits) tubes contenant une sorte de matière poreuse retenant les composés chimiques volatils émis par la plante. Cette pompe est aussi connectée à un débitmètre servant à contrôler...le débit (ah bon ?). Une fois la machine actionnée, les molécules chimiques sont alors capturées dans les chromatoProbes. Tout ceci sera alors analysé au laboratoire.

Montage de pompage des odeurs diffusées par Anacamptis coriophora

Puis, dernière tâche (sans doute la plus pénible), la capture de pollinisateurs... D'ordinaire, il est assez plaisant d'attraper des insectes ptérygotes (ça veut dire "ailés") à l'aide d'un filet. Cependant, Anacamptis coriophora est peu souvent visité par un pollinisateur. Nous sommes donc obligés d'attendre des heures pour attraper le divin insecte. Et si celui-ci porte des pollinies, c'est la cerise sur le gâteau car cela prouve qu'il n'est pas un simple visiteur mais bien un pollinisateur. Nous capturons en général plusieurs espèces d'Hyménoptères (abeilles, bourdons....) que nous noyons très sadiquement dans des tubes remplis d'alcool, histoire de conserver au maximum un bon état du corps de l'animal.

Pendant que l'un tente néanmoins de choper des bébêtes, les deux autres s'attaquent à la partie "photographie". Pour chaque inflorescence, on prélève une petite fleur. On l'accroche sur un fond blanc, et on capture le moment à l'aide d'un appareil photo...assez basique. Cela permet alors de se renseigner sur les longueurs d'onde du domaine visible absorbées et réfléchies par le labelle, ayant un lien direct avec la vision des insectes pollinisateurs. Par exemple, si la fleur absorbe les longueurs d'onde correspondant au rouge, elle diffusera du vert et du bleu. Ce qui pourrait attirer un insecte en particulier qui détecte ces longueurs d'onde dans le visible. Or, certains Hyménoptères comme les abeilles détectent les rayons Ultra Violets (UV). Nous devons prendre également la fleur à l'aide d'un objectif détecteur d'UV, afin de voir si l'orchidée diffuse dans les UV.

Bon, voilà à quoi a ressemblé une sortie sur le terrain pendant notre stage. Mais, nous devons également vous narrer la RÉALITÉ du terrain. Car, oui, tout n'est pas parfait comme chez les bisounours ! Etre scientifique, c'est aussi se confronter à des situations auxquelles nous ne nous attendions pas au départ, des situations bonnes ou...mauvaises ! Et quand on travaille sur les plantes, tous les scénarios peuvent être imaginables. Nina nous a racontés que l'année dernière, sa session de terrain en Corse avait été brutalement annulée à cause des sangliers qui ont ravagé la prairie dans laquelle se trouvait une espèce d'Orchidée bien spécifique à son travail. Les gros porcs s'étaient malheureusement nourris des bulbes situés dans la terre. Des facteurs abiotiques, comme la météo, peuvent aussi entraver une session de terrain. Et cette-fois, nous avons pu vivre cette expérience. Tout allait bien dans les environs de Font-Romeu. Nous travaillions sur une population d'une cinquantaine d'individus d'Anacamptis coriophora martrinii , une sous-espèce seulement présente dans les Pyrénées orientales en France ! 
Anacamptis coriophora martrinii

Tout se passait bien, comptage, pompage etc... Cependant, le temps peut très vite changer en montagne. Au départ, nous faisions face à un beau soleil étincelant, puis durant l'après-midi, le ciel s'est couvert peu à peu. Quelques gouttes commençaient à tomber. Rien d'alarmant ! Nous décidions de finir le pompage du dernier petit tas de fleurs. MAIS, nous fîmes la rencontre d'un grêlon qui s'éclata sur le sol. Puis, d'un second,... d'un troisième....Alerte ! Le ciel était en train de nous tomber sur la tête, par toutatis ! Une pluie de grêle s'avachit sur nous. La priorité était donnée à la protection des instruments fragiles. Ça ne s'arrêtait pas. Nous avons donc décidé de rejoindre la station service la plus proche, tant bien que mal !
Le lendemain, nous sommes revenus au même endroit, avec l'espoir de retrouver néanmoins quelques survivantes de ce déluge. Rien. Un massacre. Les pauvres orchidées n'avaient pas supporté la masse des grêlons. Certaines gisaient parterre, d'autres étaient décapitées... Bref, une véritable barbarie florale !

Mais, il ne faut pas penser que le terrain ne présente que des obstacles. Voyons aussi le bon côté des choses. Déjà, être à l'extérieur est bien plus plaisant que rester coincé derrière un bureau devant l'ordi. Puis, il nous arrive de faire des rencontres comme avec des gens locaux. Par exemple, pendant l'une des sessions, nous sommes tombés nez-à-nez avec le propriétaire agriculteur de la parcelle sur laquelle nous travaillions. C'était assez drôle, le gentil homme arrivait tranquillement sur son tracteur et nous a adressé la parole avec son accent flamand. Il a accepté qu'on puisse y rester, et a contourné la prairie pour épargner nos orchidées de la fauche.

De toute façon, un chercheur scientifique (notamment un biologiste) est obligé d'aller sur le terrain qui s'avère la base de toute la recherche. Et malheureusement, si nous n'avons pas de fondements, alors aucun projet peut tenir la route.

J'espère que ce deuxième article spécial vous a plu. Dans un dernier article, on parlera de ce que l'on fait en labo et dans le bureau.
Merci de votre visite et à bientôt sur l'Odyssée Terrestre ! 

Source photo A. coriophora martrinii
- http://www.gmpao.org/fichiers/x_anacamp_coriomar.htm